Sinéad O’Connor, le retour de la cantatrice chauve

Montreux Jazz L’Irlandaise chantece samediau Stravinski

Retour sur le parcours sinueux d’une artiste rebelle

Le 49e Montreux Jazz Festival démarre aujourd’hui, avec comme de coutume son lot de vieilles gloires et ses jeunes pépites. Avec ses valeurs sûres, aussi, certains artistes bâtissant leur réputation sur la qualité constante de leurs concerts. Faut-il caser Sinéad O’Connor dans cette dernière catégorie? Possible. Reste que l’Irlandaise de 48 ans est imprévisible. Alors, à quoi s’attendre? A du bon, certainement. A du décevant, peut-être.

Celle qui a envoyé la planète sur orbite émotionnelle avec «Nothing Compares To You» en 1990 – la même année, elle chantait au mythique Leysin Rock Festival – a ressenti les vertiges des plus hauts sommets avant d’explorer ensuite les bas-fonds du show-biz. De 10 millions de copies vendues de son deuxième album, I Do Not Want What I Haven’t Got, elle a chuté à 1,5 million d’exemplaires pour le suivant, Universal Mother. Au début des années 2000, elle plafonne à 100 000 disques vendus. Lorsqu’elle s’exprime dans The Guardian sur l’industrie musicale, elle conseille «de la fuir et de trouver un vrai job».

L’auteure-compositrice-interprète poursuit néanmoins sa route cabossée. L’an dernier, elle a publié un excellent dixième album, I’m Not Bossy, I’m the Boss, dont la pochette surprend. Celle que l’on voit d’habitude apparaître en pantalon large et marcel, tatouages fièrement exhibés et légendaire crâne rasé, s’affiche en robe vinyle moulante et perruque noire lissée. Seuls ses immenses yeux au bleu hypnotique jouent la constance. Encore un petit jeu – purement marketing, avoue l’artiste – pour brouiller les pistes, et qui rompt méchamment avec son statut de prêtresse.

Car oui, Sinéad O’Connor a été ordonnée par l’Eglise tridentine et rebaptisée Mère Bernadette Marie. C’était en 1999. «Devenir prêtresse était juste une forme de résistance civile, avoue-t-elle aujourd’hui. Même si je mérite beaucoup plus d’être prêtre que n’importe lequel d’entre eux, en termes de foi et de respect pour le Saint-Esprit. Ce qui ne signifie pas que je suis une bonne personne. Je n’en suis pas une.»

Sinéad poursuivie par la religion? La religion rattrapée par Bernadette Marie? Toujours est-il que la spiritualité joue un rôle déterminant sur la vie et la carrière de la chanteuse de la banlieue dublinoise. Adolescente rebelle et voleuse, abusée par sa propre mère – «elle a bousillé ma sexualité», dira-t-elle plus tard – Sinéad est envoyée en maison de correction puis au couvent. C’est là que, bien décidée à sauver cette jeune âme de l’errance, une nonne lui offre sa première guitare. Une maquette de quatre titres naîtra de cette illumination artistique en 1983, quatre ans avant son premier album, The Lion and the Cobra.

En 1992, après avoir donc fait couler quelques hectolitres de larmes avec cette inoubliable chanson de rupture composée par Prince qu’est «Nothing Compares To You», elle crée le scandale suprême. En direct à la télévision américaine, après un titre a cappella, elle déchire la photo du pape Jean Paul II en scandant: «Combattez votre vrai ennemi.» Son regard fixe celui des téléspectateurs médusés.

Elle a 26 ans et ce coup de sang lui vaut une descente aux enfers. Sinéad est haïe pour ce geste. Taxée de cinglée, elle se justifie en publiant une pleine page dans un journal irlandais. «La cause de mes sévices découle de l’histoire de mon peuple, dont l’identité et la culture ont été spoliées par les Anglais avec le soutien du Vatican.» L’écorchée monte au front pour mille et une causes plus ou moins perdues. Elle soutient l’IRA, boycotte les Etats-Unis pendant la guerre du Golfe, se délecte de son statut d’icône gay, interprète la Vierge Marie dans le film Butcher Boy, et fait quatre enfants avec quatre hommes différents.

En 2000, elle décide de se retirer de la scène musicale. Mais après quelques collaborations ponctuelles bien senties avec Massive Attack ou Moby, elle décide de revenir. Là où on ne l’attend pas, évidemment. Du côté du reggae cette fois – mais sans dreadlocks – avec un album aux côtés de Sly & Robbie, sur des reprises de Peter Tosh ou de Bob Marley. Depuis, peu de coups d’éclats. Un double album baptisé Theology en 2007, un disque qualifié d’introspectif cinq années plus tard, une dépression et beaucoup de silence.

Une forme de grand retour réside dans son album le plus récent, dont le titre Take Me To Churc h n’est pas une demande en mariage mais une invitation à se faire pardonner pour toutes les «choses blessantes» qu’elle a faites. La voix intacte lorsqu’elle chante, mais voilées en interview, Sinéad la passionnée avance sur un fil. On ne sait jamais de quel côté le vent la poussera, et elle ne promettra jamais quoi que ce soit à son public. Montreux n’aura d’autre choix que de se laisser surprendre par l’Irlandaise.

Sinéad O’Connor en concert. Sa 4 juillet, 20h. Avec Jackson Browne. www.montreuxjazzfestival.com

Adolescente rebelleet voleuse, abusée par sa mère, elle sera envoyée en maisonde correctionpuis au couvent