THEATRE

Du singe à l’homme, histoires d’identités

Guillaume Béguin et son équipe de comédiens réfléchissent sur l’origine du langage et la part d’animalité dans l’homme à travers un spectacle poétique d’une belle intensité.

Printemps 2008, Muséum d’histoire naturelle à Neuchâtel. Dans le cadre de l’expo Le Propre du Singe, chaque visiteur est convié à se mesurer virtuellement à Ayumu, un chimpanzé qui, comme tous ses congénères, présente plus de 98% du patrimoine génétique commun avec l’homme. Proximité qu’il va joliment prouver. Dans un exercice de mémorisation, qui consiste à se souvenir de l’emplacement de sept numéros apparaissant un très bref instant sur un écran, notre lointain cousin nous inflige une raclée. C’est que sa mémoire à court terme dépasse celle des humains. Dans la même exposition, on pouvait aussi mêler son visage à celui d’un primate à travers le reflet d’une vitre, et réaliser le trouble de l’hybridation. Enfin, dernière étape stupéfiante: des portraits géants de singes, réalisés par James Mollison, défilant en majesté. Les yeux plantés dans ceux du spectateur, ces visages devenaient étrangement humains…

Pourquoi ce prologue hors champ scénique? Parce que Le Baiser et la Morsure, à voir ces jours à l’Arsenic, réussit à créer ce même trouble, puissant, entre humanité et animalité. Des grands singes changent, petit à petit, de statut, quittent leur masque de gorille, gagnent en verticalité. Et, enfin, se mettent à parler. Comment surgit le langage? Comment se construit une identité? Et que garde-t-on de notre animalité? Ces questions qui préoccupent beaucoup le monde artistique aujourd’hui (Marielle Pinsard, Philippe Quesne, Xavier Leroy, Massimo Furlan, etc.), trouvent dans le travail de Guillaume Béguin une application émouvante et raffinée.

Premier constat: Piera Honegger, Joël Maillard, Matteo Zimmermann et Pierre Maillet font très bien les grands singes. Déplacement chaloupé, épouillage attentif, cris anarchiques ou encore noix craquée croquée, la première partie qui consiste à observer ces pseudo-primates en vacation libre est déjà passionnante. C’est que plusieurs éléments perturbent la simple leçon de choses. A commencer par le subtil décor de Sylvie Kleiber qui, à travers de grands posters de sous-bois posés contre les murs de l’Arsenic, restitue la nature avec la distance de l’artifice.

Les maillots de corps et les caleçons que portent trois des quatre gorilles introduisent aussi un décalage avec la traditionnelle visite au zoo. Et puis, très vite, surgit l’ambiguïté qui donne son sel au spectacle. Quand, parmi ces singes en sous-vêtements, apparaît un gorille en costume à poils intégral et qu’il se fait dépecer par ses presque semblables, la scène fonctionne-t-elle parce qu’on y projette des sentiments humains, type intolérance, agressivité et cruauté? Ou, à l’inverse, nous touche-t-elle parce qu’on réalise la singulière proximité des comportements animaux et humains?

La question revient souvent. A l’arrivée du langage, par exemple. Pierre Maillet et son verbe immédiatement délié fascinent après tant de silence et de suspens. On rit beaucoup – un peu de soulagement d’ailleurs – lorsqu’il fustige le bonheur petit-bourgeois et que, au comble de l’exaspération, il finit par avouer qu’il est survolté, car il est «enceint». On retrouve là toute l’impertinence joyeuse de Marcial Di Fonzo Bo, avec lequel Pierre Maillet collabore au sein du Théâtre des Lucioles, à Paris.

Mais quand, pour les autres ex-primates, les mots adviennent de manière chaotique, les séquences renvoient aux troubles du langage dont peuvent souffrir des personnes victimes d’accidents cérébro-vasculaires. Là aussi, on s’interroge sur la source de l’émotion. Et on réalise que, malgré l’inconfort et la douleur, il y a une beauté dans cette forme d’alternative poétique à la parole calibrée. Piera Honegger, hébétée, hasarde: «Sa famille, c’était des vagues», ou «je regardais sa barbe et c’était l’Afrique». Tandis que Matteo Zimmermann n’arrive à définir son «ami Michel» que par mots-clés (musique, chaleur, géographie, etc.), sans parvenir à dépasser cet énoncé morcelé. Le moment, qui se termine sur un cri déchirant, sort le public de son insouciance pour le plonger, sans culpabilité, face à cette échéance: que se passe-t-il quand le langage n’est pas, n’est plus une évidence?

Il est là, le talent de cette création collective, emmenée par Guillaume Béguin à la mise en scène et Nicole Borgeat à la dramaturgie: la mise en place d’une traversée sensorielle qui permet d’envisager l’humain dans ses forces et ses faiblesses, une scène ouverte, de l’animal à l’homme, qui propose un questionnement sans jugement sur ce qui fait qu’on est petit ou grand. On en ressort éduqué.

Le Baiser et la Morsure, Arsenic, Lausanne, jusqu’au 28 avril,021 625 11 36, www.arsenic.ch

Théâtre du Grütli, Genève, du 21 au 31 mai, 022 888 44 88, www.grutli.ch

Un cri plonge le public face à cette échéance: que se passe-t-il quand le langage n’est plus une évidence?

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