anthropologie

S’inspirer des lois de la forêt?

Nous modernes avons beaucoup à apprendre des sociétés traditionnelles, qui sont dépositaires de traditions ancestrales communes à toute l’humanité, estime Jared Diamond dans un livre remarquablement accessible et truffé d’anecdotes vécues

Genre: Essai d’anthropologie
Qui ? Jared Diamond
Titre: Le Monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Jean-François Sené
Chez qui ? Gallimard, 548 p.

Quand des explorateurs australiens ont pénétré dans les Hautes Terres de Nouvelle-Guinée en 1931, ils rencontrèrent des hommes vêtus d’un pagne, qui n’avaient jamais vu un Blanc, ni entendu parler du roi George V censé régner sur leur territoire. De l’altérité, ils ne connaissaient que leurs voisins proches avec qui ils commerçaient ou se faisaient la guerre.

Quatre-vingts ans plus tard, à l’aéroport de Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Jared Diamond rentre chez lui, à Los Angeles, après une expédition d’observation d’oiseaux rares. Dans le hall, il contemple les voyageurs papouasiens venus des quatre coins du pays. Habillés à l’occidentale, ils s’expriment au guichet en tok pisin, une langue nationale unifiée dans un pays qui en compte mille. Cette scène banale aurait été impensable à peine un siècle plus tôt. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, un tel regroupement de populations de tous horizons eut été impossible. Dans les sociétés d’hier, à l’horizon local, l’autre peut être ami ou ennemi, mais il ne peut être inconnu. Rien n’existe en dehors du lien. En quelques siècles ou en quelques décennies, le basculement est complet.

Cet étonnement constitue le prologue du livre de Jared Diamond, auteur de best-sellers scientifiques. Ce truculent biologiste américain né en 1937 est aussi un explorateur chevronné: depuis les années 60, il parcourt les confins montagneux de la Nouvelle-Guinée dans de périlleuses expéditions ornithologiques. Il a côtoyé de nombreux villageois, qui l’ont guidé ou qui ont porté son matériel dans les zones reculées.

Muni de ses nombreux souvenirs (il les raconte très bien) et d’une vaste bibliographie, Diamond s’assoit à son bureau et s’attelle à cette vaste question: eux qui ont conservé cet héritage ancestral que nous avons perdu, que peuvent-ils nous enseigner? «Nous», d’abord, désigne ce que Diamond appelle WEIRD, soit «Western, Educated, Industrialized, Rich, and Democratic societies», le modèle d’existence à ­l’occidentale qui se répand rapidement sur le globe à la faveur de la mondialisation. Jolie trouvaille, puisque weird en anglais signifie aussi bizarre…

Précisons d’emblée. Jared Diamond ne regrette pas l’antique forêt à laquelle l’homme du néolithique a tourné le dos. Le monde moderne a beau être étatisé, rythmé, stressant, on n’y connaît pas les guerres chroniques, les infanticides ou les géronticides (chez les Kaulongs par exemple, on égorgeait les veuves). L’espérance de vie est aussi meilleure chez les modernes. C’est un fait, même si Diamond oublie de dire que Port Moresby, capitale d’une Papouasie «weirdisée», est classée en 2013 troisième ville la plus dangereuse du monde.

Toutefois, certaines pratiques anciennes, «adoptées de manière sélective», pourraient nous être utiles. Prenons l’éducation. Les chasseurs-cueilleurs sont très permissifs. Diamond – dont les anecdotes sont savoureuses – a vu de ses propres yeux une mère papoue redonner à son tout jeune enfant un couteau qui venait de lui échapper. Dès la naissance, l’heureux enfant est collé au sein de sa mère et dort avec elle. L’allaitement dure jusqu’à très tard, sans doute parce qu’il a une action contraceptive permettant d’espacer les naissances – indispensable dans les sociétés nomades. Là-bas, le bambin qui pleure est réconforté «dans les dix secondes», note Diamond, qui a l’esprit chronométrique, et ajoute que le total des pleurs d’un jeune Papou est deux fois inférieur à celui d’un jeune Néerlandais. Et cela en fait-il des poules mouillées, ou des égocentriques? Absolument pas. On noterait même une autonomie accrue et une plus grande sociabilité. Plus tard, les Papous deviennent aussi valeureux au combat, sans héroïsme déplacé.

Diamond évoque aussi le traitement de la vieillesse. Les Papous d’un certain âge vivent chez leurs enfants, dont certains «prennent soin d’eux au point même de prémâcher et d’assouplir les aliments» pour épargner leurs dents usées. Mais cet admirable tableau rousseauiste a aussi un pendant plus «lockien»: chez les nomades, les vieux qui retardent la marche du groupe se suicident ou se laisser dévorer par les bêtes sauvages. L’incroyable cas d’une vieille femme qui, stoïque, s’allonge dans l’herbe en attendant les fauves, et sans susciter un seul coup d’œil de ses proches, est attesté par Pierre Clastres dans sa Chronique des Indiens guayakis. Entre ces extrémités, les vieux parviennent à se rendre utiles en s’occupant des bébés ou en se constituant mémoire de la tribu. Tel est l’enseignement pour les seniors de chez nous: rendez-vous utiles (Diamond réprouve vivement l’âge limite de départ à la retraite à l’européenne).

D’autres thèmes sont abordés dans le même esprit utilitariste et comparatif: les avantages d’une justice traditionnelle réparatrice, du multilinguisme (et là, nous autres Européens et Suisses sommes étudiés au même titre que les Papous), l’art de bavarder sans rien faire.

Mais c’est le chapitre consacré à l’alimentation qui est le plus stimulant. On sait qu’avant d’adopter un mode de vie occidental, les peuples traditionnels avaient du mal à trouver le sel en ­quantité nutritive minimale. Aujourd’hui – alors qu’un Big Mac contient 1,5 gramme de sel, soit la consommation mensuelle d’un Indien yanomami –, les problèmes d’hypertension (liée au sel) ou au diabète (lié au sucre) explosent partout où l’abondance occidentale devient dominante. Nous (les «WEIRD») sommes les descendants de ceux dont les reins retenaient le mieux le sel, qui fut très rare pendant des millénaires. Favorisés par la sélection naturelle sous le régime de la disette, nous souffrons aujourd’hui d’hypertension dans un régime de ­surabondance. Ce phénomène s’observe particulièrement dans les sociétés ayant accès depuis quelques décennies à l’alimentation au supermarché.

Les anthropologues ont été critiques devant ce livre peu précis, qui mélange observation scientifique et anecdotes vécues. L’approche résolument évolutionniste renvoie l’ethnologie à ses origines coloniales peu fréquentables. Son grand péché, à vrai dire, est de mettre, par souci de simplification, tous les «traditionnels» sur le même plan, en opposition aux «WEIRD»: Papous, anciens Hébreux et Grecs, Indiens pirahãs d’hier et Tchouktches sibériens d’aujourd’hui. 11 000 ans de culture humaine ne peuvent être empoignés et juxtaposés si facilement avec 50 ans de civilisation postindustrielle teintée d’américanisme. Jared Diamond a beau paraître candide, il a toutefois eu le cran de se lancer dans un essai total, qui ne manque pas d’érudition. Et laissons-lui que jamais, du moins consciemment, il n’affirme la supériorité de l’Occident sur les autres sociétés.

Mais s’il est incollable à comparer ces deux modèles, le rapport de prédation qu’exerce le pot de fer sur le pot de terre semble lui échapper totalement. Si le message du livre est: apprenons des sociétés traditionnelles avant de les engloutir dans la modernité triomphante, on peut comprendre qu’une certaine gêne s’installe.

,

Jared Diamond

«Le Monde jusqu’à hier», p. 109«Compensation pour la mort d’un enfant»

«Ce que le père de l’enfant voulait réellement, c’était que Malo et ses employeurs reconnaissent la grande perte qu’il avait subie et la douleur qu’il ressentait»
Publicité