«Il était une fois… sur Abkar». Jamais sans doute la formule qui ouvre les contes de fées n'aura confirmé à ce point son pouvoir hypnotique. Pour tous les adolescents de 12 à 85 ans, au simple énoncé du nom Abkar, la perspective de goûter demain aux joies d'un nouveau millénaire s'éloigne brutalement. Stoppé dans son élan infernal, le grand sablier universel se bloque puis effectue une incroyable marche arrière d'exactement onze ans.

Une implacable machine à rêver

Tandis qu'une nouvelle aube se lève sur le royaume enchanté d'Abkar, une ère glorieuse de la bédé francophone surgit des encyclopédies en s'époussetant.

C'est en effet sur ce continent immense étrangement ignoré par les géographes que se sont déroulées des aventures extraordinaires relatées dans La Quête de l'oiseau du temps. Apparue en 1975 au sommaire d'Imagine, un magazine fugace, cette saga fantastique a véritablement pris son envol en 1982 dans les pages de Charlie Mensuel. Publiée en albums chez Dargaud dès l'année suivante, La Quête devient rapidement un phénomène d'édition comparable, de par son envergure, à la frénésie qui accompagne aujourd'hui la sortie d'un nouveau XIII ou d'un nouveau Largot Winch. Imaginée par le scénariste Serge Le Tendre et le dessinateur Régis Loisel, cette histoire est à la bande dessinée ce que la série Star Wars est au cinéma de divertissement hollywoodien: une implacable machine à rêver capable, en un éclair, de convertir les plus ardents détracteurs du genre fantastique. Comme chez Lucas, on trouve tout au long de ces 213 pages au graphisme puissant et remarquable un mélange détonnant à base de féerie, d'action, d'humour et d'épreuves initiatiques nappées de bons sentiments.

De 1983 à 1987, les lecteurs vont donc vibrer aux exploits du vénérable chevalier Bragon et de l'indiciblement pulpeuse Pelisse (à l'époque les deux questions le plus souvent posées aux auteurs sont: «Est-ce que Pelisse porte un slip?» et «Quand allez-vous enfin nous montrer Pelisse nue?»). Entourés d'un bestiaire fabuleux (tel le Drû, animal de compagnie aux nombreux pouvoirs), les personnages clés de La Quête de l'oiseau du temps parcourent les marécages démentiels, traversent les paysages à la luxuriance hallucinogène et tentent, à la demande de la perverse magicienne Mara, d'empêcher le dieu du mal Ramor de nuire. Le succès est total et chaque nouvel épisode appelle de nouveaux records de vente.

Pourtant, en 1987, au grand dam du public et de l'éditeur, L'Œuf des ténèbres, quatrième volet de La Quête, clôt la saga de douloureuse manière: le pauvre Bragon découvre que Pelisse n'était qu'une illusion d'optique créée par la maléfique Mara.

Occupés par de nouveaux projets (Le Tendre se consacre à de multiples séries telles que Pour l'amour de l'art, Les Voyages de Takuam, Labyrinthes, tandis que Loisel frôle de nouveaux records d'édition avec sa relecture de Peter Pan), les auteurs laissent entendre que l'aventure reprendra un jour.

C'est chose faite, cet automne, après onze années de silence rendues encore plus pénibles par l'incontrôlable multiplication de sagas d'Heroic Fantasy incapables de retrouver l'aisance et la fraîcheur du modèle initial.

Un album événement

Bombant le torse sous l'effet aérodynamique d'un battage promotionnel fracassant, L'Ami Javin, cinquième volume de La Quête, crée l'événement chez les libraires spécialisés comme dans les grandes surfaces.

Parce que le succès de leur ouvrage n'a jamais faibli (chaque Noël, les rééditions de l'intégrale en coffret continuent de s'arracher), Loisel et Le Tendre ont, en dépit d'un agenda chargé, trouvé un moment de libre afin d'imaginer quelle suite donner à l'affaire. Après avoir un instant envisagé une simple suite, le duo prodige a, à la manière de Lucas pour le prochain cycle de Star Wars ou de David Lynch pour l'adaptation grand écran de son feuilleton Twin Peaks, imaginé remonter le temps, afin d'expliquer pourquoi, bien plus tard, les principaux personnages de La Quête en sont arrivés là.

Avec L'Ami Javin, on retrouve donc le preux Bragon et la sculpturale Mara, adolescents encore à la recherche de leur identité dans un Abkar plein d'embûches. Presque intégralement dessiné par Lidwine, un nouveau venu au trait formidable (occupé par son Peter Pan, Loisel s'est contenté ici de colorier les cinq années de labeur de son dévoué disciple), cet album solide, plus émouvant que véritablement génial, ouvre un cycle de quatre épisodes, publié à raison d'un tous les deux ans. Rassurés, lecteurs et éditeur ne sont pas près de revivre les affres du manque.

«L'Ami Javin», par Le Tendre, Loisel et Lidwine, Editions Dargaud, 64 pages.