Classique

Sir András Schiff, grand sage du clavier

Le pianiste a donné à Genève un récital en forme de confidence, à travers un programme savamment construit

Il y a une chose qui ne trompe pas. C’est le silence. Celui qui accompagne le récital du pianiste András Schiff, au Victoria Hall de Genève, est compact. Respectueux, sidéré et ému. Au cœur de l’hiver, voilà qui représente un véritable exploit…

Mais la performance est ailleurs, ce mercredi soir. Elle se tient là où on ne l’attend pas: dans la construction d’un seul tenant des œuvres au programme. Aucun applaudissement entre les pièces, si diverses soient-elles. Là aussi, Sir András Schiff impose le silence.

En enchaînant d’un seul souffle concentré Schumann (Geistervariationen WoO 24), Brahms (Intermezzi op. 117, Klavierstücke op. 118 et 119), Bach (24e Prélude et fugue), Mozart (Rondo KV 511) et Beethoven (Sonate «des Adieux»), il tient une ligne unique. Comme si tout menait à Beethoven, sur le terreau d’un style intemporel.

Un kaléidoscope de pièces douces et chantantes

L’aboutissement du concert, du coup, se comprend comme un cheminement. On touche ici à la dimension de l’interprète. En grand sage, Sir András Schiff relie les œuvres de façon organique mais minutieusement réfléchie, autour de ses particularités de jeu. Briller n’est pas son histoire. Creuser et rêver est son monde. Le toucher, plein et infiniment tendre, propose un kaléidoscope de pièces douces et chantantes, aux teintes similaires entrelacées en camaïeu.

La couleur ambrée et chaleureuse du Bösendorfer du musicien y est pour beaucoup, bien sûr. Entre l’instrument et son interprète s’est créée plus qu’une complicité. Une forme de timbre de doigt. Ces sonorités boisées, András Schiff les développe avec gourmandise, sur des pièces qui semblent faites pour elles. Quitte à friser parfois la monochromie, le jeu demeure profondément intègre d’un compositeur à l’autre.

Des passages lents qui appellent à la confidence

Schumann, méditatif et grave. Le magnifique cantabile des chants supérieurs domine un travail en finesse des lignes internes. Chaque note est pesée, mesurée, dessinée. Mais ensemble, elles vibrent avec naturel. L’articulation des doigts se fait-elle moins pyrotechnique avec le temps? Qu’importe! Harmonie et mélodie fusionnent dans d’étonnantes résonances orchestrales ou échos d’orgue.

Bach se révèle plus choral que jamais, chaque voix soutenant et réveillant l’autre dans une écoute hypersensible. Mozart, c’est la clarté et la fraîcheur de l’enfance racontées par un poète. Schumann et Brahms sont rassemblés dans un discours plus charpenté et plein d’affection. Les passages lents se voient partout effleurés, murmurés ou piqués et appellent à la confidence.

Le seul avec qui le pianiste lâche la bride, c’est Beethoven. Soudain plus tranchantes et nerveuses, les mains empoignent les «Adieux» avec une sorte d’ivresse bienvenue. Car la vraie sagesse ne serait rien sans l’indiscipline pour la bousculer. Celle d’András Schiff reste mesurée. Mais quelle royale maîtrise!

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