Willard White est un chanteur qui se vit. Son port royal, son regard brûlant et altier, ses immenses mains expressives et la lenteur de ses gestes font de chacun de ses récitals une rencontre. De sa hauteur, tant physique qu’humaine, il ne toise ni ne domine. Il montre le chemin, avec sa personnalité rayonnante autant que sa voix d’ébène.

Samedi soir, le public de l’Opéra des Nations était nombreux au rendez-vous. On ne manque pas un moment avec Sir Willard White. Et le public a été servi. Car le baryton-basse n’a pas fait que donner un récital. Il a livré, avec la pudeur et la classe qu’on lui connaît, une sorte de portrait intime. A la veille des Fêtes, on entendait certains regretter que le programme soit «triste». C’est bien mal connaître le chanteur que de l’imaginer, avec son tempérament et son registre de bronze si grave, dans un univers léger.

Une progression dramatique sans concession

Willard White arpente magnifiquement les rives sombres du répertoire. Par nature, et par choix. Que le timbre soit grisé en début de concert (mais quelle puissance et quel feu deux heures et demie plus tard!) et que les lignes vocales soient moins larges dans le médium et l’aigu (mais quel art de la nuance pour les maintenir dans l’expressivité!), c’est autour de la mort, du deuil, de la perte et de la douleur de l’homme pauvre, du soldat et de sa famille que le musicien puise son inspiration. Et la transmet avec une charge émotionnelle saisissante.

Il faut une intelligence et un talent supérieurs pour lier dans un même geste, et avec une intensité identique, Schubert à Kurt Weill, Charles Ives, Aaron Copland, Jerry Bock, Richard Rodgers, Cole Porter et George Gershwin.

La progression dramatique est constante, tendue et sans concession, jusque dans les silences, assourdissants. Ces ruptures sont suivies par le piano habité de Julius Drake, qui colore d’un toucher rond et d’un accompagnement attentif le discours du maître. Car c’est en grand prêtre de la vie que Willard White appréhende les textes et convoque les personnages, campé dans le sol, poings fermés ou bras serrés.

Les affres de la guerre

De Schubert, il a choisi l’homme devant son destin de cendre (Der Wanderer), la tendresse consolatrice (Das Fischermädchen), l’inframonde (Fahrt zum Hades), le poids des peines (Atlas), l’appel de l’au-delà (Der Tod und das Mädchen) et le courage (Der Schiffer).

Avec Kurt Weill, il plonge dans les affres de la guerre avec une humanité bouleversante (Beat! Beat! Drums!; O Captain! My Captain!; Come Up from the Fields, Father; Dirge for Two Veterans) qui rebondit jusqu’au bis, l’indétrônable Ol' Man River.

Pour l’ouverture vers la lumière, mais sans jamais cabotiner, Willard White ajoute quelques chansons de Charles Ives et d’Aaron Copland, avant de fermer la boucle avec le fameux If I Were a Rich Man de Jerry Bock, Some Enchanted Evening de Richard Rodgers et Blow, Gabriel, Blow de Cole Porter. Des pièces qui rendent hommage à l’humour, l’enfance, l’ironie, la simplicité, l’amour et la foi. Quel meilleur message de vie?