Essai

Siri Hustvedt: «Aujourd'hui, il est de nouveau possible de se dire féministe»

La romancière et essayiste américaine est venue à Lausanne recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Dans son dernier texte, la lauréate, quatrième femme à être ainsi distinguée, explore la place des femmes dans la littérature, l’art et l’inconscient

Siri Hustvedt est la quatrième femme à recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon depuis 1975, depuis que ce prix, l’un des plus prestigieux dans sa catégorie, est décerné. Professeure, romancière, essayiste, elle se retrouve ainsi aux côtés de Marcel Gauchet, Claudio Magris, Giorgio Agamben ou Jean Starobinski.

Ce 4 avril à Lausanne, où elle est venue recevoir ce prix remis par la Fondation Charles Veillon, elle s’émerveille de la neige qu’elle a réussi à saisir sur l’écran de son portable: il est si difficile de capter la chute des flocons. Anecdotique, mais révélateur néanmoins du regard sensible, curieux, ouvert qu’elle porte sur toute chose, sur tout ce qui touche à notre perception physique ou mentale du réel, de l’art, sur tout ce qui nous parle et nous constitue.

C’est en observant les liens que les humains tissent entre eux et avec le monde, en essayant de comprendre par la science, la psychanalyse et la neurologie mais aussi par l’intuition la façon dont ils le font, qu’elle fait œuvre, qu’elle écrit ses romans, ses essais, avançant toujours dans le doute, dans l’interrogation d’elle-même et des savoirs, dans la curiosité. Siri Hustvedt est une exploratrice. C’est ainsi qu’elle a écrit Les mirages de la certitude (Actes Sud, 2018), essai qui vient d’être salué par la Fondation Charles Veillon. Dans son dernier ouvrage paru en français en mars 2019, Une femme regarde les hommes regarder les femmes, l’exploration continue et interroge, cette fois, le rapport entre les genres, l’art et le travail de l’inconscient.

Vous recevez le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Est-ce important pour vous d’être reconnue comme essayiste? J’en suis très heureuse et tout particulièrement pour ce livre-là, Les mirages de la certitude, dont j’ai travaillé la matière des années durant.

Seules trois femmes ont remporté ce prix auparavant… Je dois vous avouer que j’ai moi aussi fait ce compte. Mais j’ai aussi vu qu’un grand nombre d’anciens lauréats sont des écrivains remarquables et qu’il est extraordinaire de me retrouver parmi eux. Presque tous les prix littéraires ont un nombre très faible de lauréates. C’est peut-être d’ailleurs en train de changer. Cette situation plonge ses racines dans l’inconscient. J’appelle ça l’«effet de renforcement masculin», tandis que le féminin, lui, est marqué par un «effet de dévaluation». Pour combattre ces effets, il faut en prendre conscience et réaliser comment fonctionne notre perception. Ce problème ne concerne pas les hommes en particulier, c’est un problème collectif, culturel, c’est une idée du masculin et du féminin qui s’ancre profondément en chacun de nous.

Votre dernier essai interroge le regard des hommes sur les femmes. Quel est votre regard sur le mouvement #MeToo que certains ont pu accuser d’aller trop loin…

Il est toujours intéressant de replacer les choses dans leur contexte historique. Le mouvement des suffragettes en Angleterre, par exemple, a été très radical. Ces femmes ont fait des grèves de la faim, jeté de l’acide, etc. C’était violent. Peut-être trop. Mais je n’ai jamais entendu personne dire qu’il n’était pas juste de donner le droit de vote aux femmes.

Le mouvement #MeToo a redéfini les lignes, retracé des frontières. Ces derniers mois, et particulièrement en France, des gens se sont mis à confondre humiliation et flirt. Il y a une différence énorme entre l’humiliation et le flirt – même sans paroles – qui s’établit entre deux personnes. Le flirt est un jeu. Pour des gens sexuellement mûrs, qui ont appris le langage de la séduction, c’est un des grands plaisirs de la vie. Mais c’est un dialogue. Ce n’est pas un monologue! Il ne faut pas confondre les deux. Bien sûr, l’ambiguïté existe. Les malentendus aussi. Mais ces malentendus résultent souvent de présupposés masculins sur le pouvoir: «Bien sûr que tu me veux! Tout le monde me veut.» Beaucoup de femmes, à force d’être humiliées, n’en peuvent plus. Elles réagissent peut-être parfois un peu trop fort. Mais c’est comme ça que les choses progressent et, éventuellement, changent: en faisant beaucoup de bruit.

Qu’est-ce que #MeToo a changé pour vous? Pendant des années, on me demandait précautionneusement si j’étais féministe. Et je répondais: «Bien sûr! Qu’est-ce qui vous fait croire que je ne le suis pas?» On répondait alors qu’on n’avait pas voulu m’attribuer d’office une étiquette qui pouvait être lourde à porter. Et je rétorquais: «Mais cette étiquette, je la revendique!» C’était l’effet du backlash qui était parvenu après les années 1970 à éloigner des femmes du féminisme. Les temps ont changé. Aujourd’hui aux Etats-Unis, il est de nouveau possible de se dire, simplement, féministe.

Dans ce dernier essai, vous notez que la culture française est marquée par un certain sexisme… En France, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944 seulement. En tant que femme, je trouve que règne en France une forme de condescendance inconsciente à l’égard de mes semblables qui est frappante, et plus prononcée que dans la culture anglo-américaine. Cela vient en partie du fait que la France met en avant sa culture du libertinage comme si celle-ci pouvait être une réponse à la demande d’égalité des femmes! Mais cela n’a jamais été le cas. Même si certaines femmes, dans une classe sociale particulière, ont pu jouir d’une liberté sexuelle plus grande en France qu’ailleurs, cela ne peut pas être considéré pour autant comme un équivalent des droits politiques pour des femmes. En France, on traite avec déférence les écrivaines et les intellectuelles tant que celles-ci ne franchissent pas certaines lignes. Simone de Beauvoir est l’exemple même d’une intellectuelle dont l’intelligence et le féminisme ont choqué et qui l’a payé. Ce sont, en grande partie, les féministes américaines qui l’ont portée et réhabilitée. Malgré son importance, elle vient tout juste d’entrer dans la Pléiade. Des dizaines d’années après Sartre!

«Une femme n’a pas sa place en tant qu’artiste tant qu’elle n’a pas prouvé, à plusieurs reprises, qu’elle ne va pas se faire éliminer.» Vous citez cette phrase de Louise Bourgeois… Est-elle vraie pour vous aussi? Parfois, ces impasses, ces murs de condescendance qui se dressent devant vous, font de vous quelqu’un de plus déterminé. Ces obstacles placés sur le chemin des femmes vous renforcent et peuvent créer une sorte d’urgence. Lorsque vous vous retournez et que vous considérez ces moments de lutte, vous en voyez les bons côtés. C’est, je crois, ce que veut dire Louise Bourgeois, elle qui avait 70 ans au moment de sa première rétrospective au MoMA, qui l’a enfin fait apparaître aux yeux du public. Alors que dès les années 1940, elle avait créé des œuvres extraordinaires…

Lire aussi: «Si je n’étais pas devenue écrivaine, je serais sans doute plasticienne»

Vous citez aussi la chorégraphe Pina Bausch qui disait: «J’ai toujours su ce que je cherche, mais je l’ai toujours su par l’intuition, pas par la tête.» Il me semble que c’est central dans votre conception de la création?

Beaucoup d’artistes qui comptent pour moi dans tous les champs artistiques, qu’ils soient hommes ou femmes, partagent cette même vision. Comment sait-on qu’une œuvre est bonne, juste? On le sait de l’intérieur. En art, c’est le ressenti qui vous guide. Et je crois que c’est très important de le reconnaître, car sans cette impulsion intérieure à laquelle les artistes répondent, sur laquelle ils s’appuient, il n’y aurait pas d’art.


Vous notez encore qu’il faut écrire de l’intérieur et non de l’extérieur. Que voulez-vous dire? C’est une sorte de mesure – de sentiment, plutôt – ultime du juste ou du faux. Lorsqu’on écrit, le rythme est essentiel et il est intérieur. En relisant un texte que j’avais publié dans le Guardian, je me suis dit: «Tiens? Quelque chose cloche.» La rédaction avait un peu coupé le texte. Et, ce faisant, avait rompu le rythme intérieur de mon écriture. En le lisant, je l’ai immédiatement ressenti. Rien de grave bien sûr. Mais ce qui m’intéresse, c’est ce rythme qui est constitutif de nos créations.

Le rythme?
Nous sommes des êtres de rythmes. Il suffit d’y penser: les battements du cœur, la respiration, marcher, courir, sauter, le jour et la nuit, tous les rythmes circadiens, les êtres humains sont des processus, et la complexité de tous ces rythmes est, je crois, toujours présente en art. En musique, c’est très clair, en écriture aussi. Mais dans la peinture également on perçoit le rythme de la touche, des gestes, la présence du corps de l’artiste.


Essai
Siri Hustvedt
Une femme regarde les hommes regarder les femmes
Traduction de l’américain par Matthieu Dumont
Actes Sud, 238 p.

Publicité