Siri Hustvedt: «Si je n’étais pas devenue écrivaine, je serais sans doute plasticienne»

«Un Monde flamboyant», le dernier livre de la romancière de Brooklyn, retrouve l’univers des arts plastiques qu’elle explorait déjà dans «Tout ce que j’aimais». Elle y invente une artiste, puissante, en colère, trouble, qui joue des identités et des genres

Genre: Roman
Qui ? Siri Hustvedt
Titre: Un Monde flamboyant
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Christine Le Boeuf
Chez qui ? Actes Sud, 410 p.

Un Monde flamboyant. A Blazing World. Tout un monde romanesque, un monde sauvage, labyrinthique, chaotique mais très coloré; un monde chatoyant, qui brille de reflets rouges et orangés, tout comme son personnage principal Harriet Burden. Harriet Burden – ou Harry – est l’héroïne du dernier roman de la romancière de Brooklyn Siri Hustvedt. C’est une artiste, une femme en colère, qui, le burin, la plume, le pinceau à la main et les cheveux en désordre se taille un chemin dans le monde de l’art, invente une œuvre étonnante, bataillant pour se libérer de l’ombre portée des hommes et pour casser la boîte dans laquelle son sexe l’enferme.

Car, pour le gratin new-yorkais, pour la critique, si ce qu’elle fait sous son nom propre ne manque pas d’intérêt, elle est avant tout la femme de Felix Lord, un célèbre marchand d’art. Pour briser sa condition de «femme de», pour interroger le public sur sa perception des œuvres, elle met au point une série d’œuvres diaboliques et complexes, intitulée «Masquages». Elle crée trois installations d’envergure qui, chacune, seront officiellement attribuées à un homme de paille, à un artiste au nom masculin, capable d’endosser en public le rôle du créateur. Mais le succès est si fulgurant que ces créatures vont, bientôt, échapper à leur créatrice.

Des voix multiples, Harry elle-même, ses enfants, des critiques d’art, des proches, des journalistes, des amis, des artistes s’emparent du récit. L’une après l’autre, ces voix empruntent une forme, journal intime, article, interview, essai, confession. Elles s’organisent en une suite de récits qui s’éclairent ou se démentent les uns les autres. Tous tournent autour du parcours de Harry sans jamais l’élucider tout à fait. Harriet Burden apparaît comme une lointaine cousine du Dr Frankenstein et Siri Hustvedt souligne – ce qui, ici, prend tout son sens –, que Mary Shelley, créatrice du mythe de Frankenstein, était une femme de 19 ans.

Comme dans Tout ce que j’aimais (2003), la romancière retrouve le monde de l’art. On croise même dans Un Monde flamboyant certains personnages du roman antérieur: «Il y a une géographie commune, des intersections entre les deux livres, dit Siri Hustvedt. La plus grande partie d’Un Monde flamboyant prend place après la fin de Tout ce que j’aimais, qui s’achève en l’an 2000. Le projet artistique de Harry s’étend de 1998 à 2002. Elle meurt en 2004.»

Samedi Culturel: D’où vient le personnage de Harry Burden?

Siri Hustvedt: Elle est apparue un peu comme dans un rêve. Tout à coup quelque chose accroche. Une voix a soudain le pouvoir de retenir quelque chose. Là, c’était la voix d’une femme artiste extraordinairement en colère, cela venait du plus profond… S’il y a une figure de l’art contemporain qui hante mon personnage, c’est celle de Louise Bourgeois. Même si ses créations n’ont rien à voir avec celle de Harry.

Vous rappelez dans le roman que Louise Bourgeois a dû attendre 70 ans et une rétrospective au MoMA, en 1982, pour être reconnue…

Louise Bourgeois était vraiment, tout comme Harry, très en colère. C’était aussi une remarquable écrivaine. J’ai lu certains de ses écrits et on m’a dit – et je crois que la source est bonne – qu’après sa mort, elle a laissé beaucoup de textes.

Ne devenez-vous pas, de livre en livre, de plus en plus féministe?

Je suis devenue féministe à l’âge de 14 ans, au moment de ce que nous appelons, aux Etats-Unis, la deuxième vague féministe. J’avais lu Simone de Beauvoir et une petite anthologie féministe intitulée Sisterhood is powerfull. Je m’y intéresse donc depuis longtemps. Mais il est vrai que dans mes deux derniers livres, la question du féminisme ressurgit. Cela dit, dans tout ce que j’écris, des gens passent d’un sexe à l’autre; le travestissement est très présent. J’ai toujours été passionnée par les mouvements qui vont du masculin au féminin, et du féminin au masculin.

Vous passez les lignes du genre?

Oui. J’ai d’ailleurs conçu ce livre pour brouiller, déstabiliser la perception des lecteurs. Harry et son projet artistique, «Masquages», sont au cœur du récit. Mais chaque voix du roman raconte une histoire différente. L’idée est que chaque lecteur trouve sa propre place dans une histoire qui n’est pas toujours nette. Et cela fait écho aux projets de Harry elle-même, en tant qu’artiste, qui explore la perception. C’était le plan, qu’on ne puisse jamais tout à fait fixer l’histoire…

Au fil des romans, à force de décrire les travaux d’artistes imaginaires, vous bâtissez une œuvre plastique…

On pourrait en effet penser aux œuvres que je décris dans mes livres comme à des œuvres d’art conceptuel. J’ai un imaginaire visuel très fort, et si je n’avais pas été écrivaine, je serais probablement devenue plasticienne. En créant ces œuvres d’art dans un texte de fiction, je poursuis certainement un des aspects de moi-même…

Et ces œuvres sont faites de mots…

Oui. Ce qui m’intéresse quand une œuvre d’art n’existe que dans le langage, c’est que chaque lecteur doit en construire sa propre image. Elle devient alors aussi multiple que le nombre de lecteurs.

Vote roman expose nombre de théories, artistiques, contient beaucoup de références. Pourtant, on a le sentiment que toutes ces thèses sont là non pas à visée pédagogique, mais, plutôt, pour créer une sorte de trouble…

Oui, toute référence est prise dans le texte, dans le récit. On y trouve une évocation de Mary Shelley et de Frankenstein, par exemple, mais le thème du monstre court dans le récit, s’inscrit dans les voix conflictuelles qui le composent. Rien n’est là pour lui-même, tout est pris dans des discours. Les thèses exposées sont constitutives du livre, on les sent vivre à travers ses différentes voix. Elles forment le cœur de cette grande controverse… Et toutes ne sont pas vraies!

Aucune voix ne détient la vérité?

Non, personne ne possède la vérité tout entière. Pas même Harry. Ecrire ce livre, pour moi, ça a été habiter, l’un après l’autre, mes différents personnages, ces voix. Quand vous êtes à l’intérieur d’une voix, vous commencez véritablement à voir les choses sous un angle différent. Ecrire, c’était être à l’intérieur d’une voix, même de celles que je n’aime pas. Et les personnages peu sympathiques avaient néanmoins d’extraordinaires capacités d’observation… En écrivant, j’ai pris tous mes personnages au sérieux.

L’architecture du roman est complexe. Comment avez-vous travaillé?

J’ai écrit le livre par séquences, dans sa continuité, en suivant, ce qui a été très important pour moi, une sorte de rythme physique. Passant d’une voix à l’autre, il y avait d’abord une appropriation puis une mise à distance. Je me sentais très proche de Harry, par exemple, puis, il me fallait la repousser, pour, plus loin, la reprendre. C’était assez organique comme processus, assez musical. Je finissais une voix un jour, le lendemain j’en prenais une autre. C’était un jeu de personnalités multiples. Pas toujours facile à faire, mais assez exaltant.

On croise dans le texte une certaine Siri Hustvedt, qualifiée de «cible mouvante»…

C’est un passage ironique. Harry cite ce nom, alors qu’elle écrit sous le pseudonyme de Richard Brickman, dans une revue universitaire, en parodiant le langage académique. Je me suis dit, avec tous ces emboîtements de personnages, c’est le moment de glisser le mien.

Ce livre n’est-il pas une forme de réponse à la questionqu’on doit vous poser souvent: «Qu’est-ce qu’une femme qui écrit»?

C’est assez juste, en effet. Je trouve très troublante cette idée que défendent des gens comme Hélène Cixous, qu’il y a de véritables différences d’écriture chez les femmes. Bien sûr, nos expériences, notre vie corporelle, notre vie quotidienne influencent ce que nous écrivons, mais en même temps, il me semble que par l’écriture on peut devenir aussi bien homme que femme. Nous devenons toutes les voix que nous avons entendues et habitées au fil du temps. Si on veut parler d’écrits masculins ou féminins, il doit être clair qu’un homme peut écrire un texte féminin et une femme un texte masculin. Ce ne doit pas être limité.

Comme pour Harry?

Harry passe toutes ces limites. Il est clair que pour les femmes les catégorisations sont plus contraignantes que pour les hommes. Comme Simone de Beauvoir l’a dit il y a longtemps, l’homme est voué à l’universel, la femme au particulier. Mais ne voulons-nous pas tous être universels? La perception joue aussi dans l’autre sens. Quand les hommes écrivent sur l’amour, sur la vie domestique, sur l’intimité, c’est reçu différemment que si c’est une femme qui écrit. N’est-ce pas?

Harry dit à sa fille Maisie que ce qui compte pour elle, c’est le brouillard, le chaos… N’est-ce pas aussi ce qui compte pour vous, dans ce roman-là?

Oui. Le mot juste en anglais, pour moi, est mess, désordre. Cela dit, le livre n’est pas «en désordre»… N’est-ce pas? Ce que je cherche à créer, en fait, c’est ce que j’appelle des zones de focalisation ambiguë. C’est ma position théorique, celle que je développe dans mes essais. Si vous appliquez des théories différentes au même problème, vous aurez des réponses différentes. Mais si vous rassemblez ces réponses, vous obtiendrez une sorte de «focalisation ambiguë». Ce livre est, d’une certaine manière, une version fictionnelle de ce projet. Les limites, les frontières, que nous tenons souvent pour fixes, sont faites pour être remises en question. Et là, de nouveau, le livre dépend de ses lecteurs…

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