C’est le récit d’une descente aux enfers, lorsque la Cité des Anges s’embrasa corps et âme pour vivre les heures les plus troubles de son histoire. Nous sommes à Los Angeles, le mercredi 29 avril 1992. Il est 15 heures et, au tribunal central, un jury vient d’acquitter quatre policiers blancs coupables d’avoir passé à tabac un automobiliste noir, Rodney King, après une course poursuite pour excès de vitesse. A cause de ce verdict injuste, la ville va aussitôt se transformer en champ de bataille. Des manifestations citoyennes d’abord, puis, jusqu’au 4 mai, six jours d’émeutes et d’insurrections qui plongèrent Los Angeles dans le pire des chaos. Avec un bilan accablant: une soixantaine de morts, près de 2500 blessés et des dégâts matériels estimés à plus d’un milliard de dollars.

Ouverture

C’est à ces événements qu’est consacré Six Jours, premier roman traduit en français de Ryan Gattis, 37 ans, qui rallume les feux de cette semaine d’anarchie en concentrant son regard sur Lynwood, le quartier le plus malfamé de Los Angeles. Ouverture: le soir du 29 avril, dans une rue de ce quartier poudrière, Ernesto Vera, un jeune vendeur de nourriture mexicaine, est sauvagement agressé par un commando de nervis foutraques qui lui feront exploser la tête sur le bitume après l’avoir traîné sur 100 mètres avec leur Ranchero, les pieds attachés au bout d’un câble. Son crime? Etre le frère d’une fille soupçonnée d’appartenir à une bande rivale…

Le bas est en haut

D’une scène à l’autre, Gattis va mêler fiction et documentaire pour explorer les moindres recoins de Lynwood, ce ghetto déshérité – à 80% hispanophone – où, profitant des émeutes, des gangs chicanos surarmés et défoncés à la coke s’affronteront en toute impunité. Ils sont les maîtres de cette terre brûlée, une jungle livrée à elle-même et à la loi du talion où la police n’interviendra pas pour mettre fin aux pillages, aux règlements de comptes, aux actes de vandalisme et aux fusillades. Avec ce commentaire d’un des membres de la pègre chicano: «Le monde dans lequel on habite est complètement sens dessus dessous. Le haut en bas. Le bas en haut. Le mal est le putain de bien, vu qu’aujourd’hui la ville appartient pas aux flics. C’est à nous qu’elle appartient.»

Avec l’argot et les injures de Lynwood – glossaire à la fin du roman –, c’est une guérilla urbaine que décrit Gattis, en donnant la parole à 17 personnages, témoins ou victimes, bourreaux ou secouristes. Antonio, un pauvre junkie «à deux balles». Gloria, une infirmière qui a découvert sur le bitume le corps déchiqueté d’Ernesto Vera. Anthony, un sapeur-pompier qui bataille pour éteindre les brasiers «semblables à des puits de pétrole en feu». Jeremy, un tagueur qui enlumine les murs crasseux du quartier. James, un SDF embusqué au fond d’un caniveau. Abejundio, un trafiquant d’armes, et bien d’autres mafieux, bien d’autres dealers de Lynwood.

Minorités

Et il y a aussi, au cœur de cette fresque effroyable, les ados déboussolés qui se donnent des surnoms de caïds, les tueurs à gages pour lesquels le crime est un business comme les autres, les ambulanciers qui se font agresser, les journalistes qui ne reconnaissent plus leur ville, les petits épiciers coréens qui s’organisent en groupes d’autodéfense, les mercenaires racistes – les Vikings, des «shérifs nazis» – qui brûlent d’en découdre avec les minorités. Ces minorités, Gattis les met en scène en sociologue, avec leurs rituels souvent déconcertants. «Los Angeles, dit un personnage de Six Jours, est super-grande mais chacun reste à son coin de rue. T’as des blocs entiers où les gens parlent qu’espagnol ou qu’éthiopien ou autre. C’est comme si chaque race était son propre putain de boxeur, et ensuite, ce qui se passe, quand tu chopes cette mentalité, c’est que c’est facile de considérer n’importe qui d’autre comme un opposant, quelqu’un à combattre, parce que si tu le fais pas, t’auras pas ton dû, t’auras pas le gros lot.»

Western

Roman choral, western aux allures de guerre civile, Six Jours est la peinture d’une mégalopole livrée à ses propres vertiges et à sa propre démesure, une fourmilière explosive dont Gattis débusque tous les démons, bien au-delà des émeutes de 1992. Elles ne sont peut-être qu’un emblème, le plus funeste des emblèmes, le signe avant-coureur des apocalypses qui menacent d’autres villes tentaculaires, en Amérique ou ailleurs. Reste la prose hallucinée et hallucinante de Gattis, qui signe sur Los Angeles un roman qui ressemble à un requiem. Dans le sillage de Chandler, de John Fante et de James Ellroy, autres peintres breughéliens de la Cité des Anges.

Ryan Gatts, Six jours, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Fayard, 430 p.

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