Skinny Puppy, meilleur groupe du monde, et mort en 1996. Ça tombe bien, ils jouent ce mercredi aux Docks de Lausanne. Occasion rêvée d’évoquer ce qui, dans la biographie d’un projet musical, tient d’une comptabilité vitale: le décès d’un membre, la transmigration des fans, l’enterrement des esthétiques.
Abattons une première carte d’identité: Skinny Puppy est un groupe phare de ce que l’on pourrait appeler la deuxième (plus ou moins) phase de la musique dite «industrielle», et fut fondé en 1982 à Vancouver.

«Industriel», késako?

Seconde carte: qu’est-ce que la «musique industrielle»? Le terme, sinon par une forme d’antiphrase, ne fait pas référence à des modes de production ou de commercialisation, comme on parlerait de jambon de batterie. Il est davantage à comprendre comme le recyclage métaphorique (et quelque part satirique) d’un état de la société par une forme musicale: il s’agit de métaboliser les codes et les technologies d’une civilisation industrialisée pour exprimer par les sons l’Angst qu’elle a créée.
Historiquement, le terme lui-même naît en 1976 à Londres lorsque les membres de l’un des projets pionniers du genre, Throbbing Gristle, décident de nommer leur label Industrial Records – et par ailleurs de baptiser leur QG (au 10, Martello Street) du sympathique patronyme de Death Factory.

Punk’s not dead

Il n’est bien entendu pas innocent que tout cela se passe chez les Brits et au milieu des 70’s: comme le punk, l’indus est une musique de révolte – mais là où les iroquois gardent guitare en main, leurs voisins se singularisent musicalement par plusieurs biais: un côté geek avant l’heure (ils se mettent aux synthés, aux premiers samplers et aux bandes magnétiques), un goût, malgré tout, pour le primitivisme (on aime beaucoup le bruit et les cris) et un degré supérieur de radicalité (le format de la chanson est oublié au profit de «formes» déstructurées).

Ça, c’est pour la théorie et les tout premiers temps. Celui des fondateurs – Throbbing Gristle et Cabaret Voltaire au Royaume-Uni, Monte Cazazza, J. G. Thirlwell ou Boyd Rice aux Etats-Unis, Einstürzende Neubauten en Allemagne, SPK en Australie…

Quand l'industriel infecte d'autres genres

Mais très vite, les codes industriels se mettent à infecter d’autres styles musicaux: le genre devient peu à peu un adjectif, décrivant le recours à une fascination pour le machinisme (qu’on fait souvent remonter à Russolo et aux futuristes italiens) et une servitude plus ou moins volontaire à la noirceur. Ainsi, Cabaret Voltaire parasitera l’electro (et c’est grosso modo à partir de ce nœud-là, greffé à quelque chose de cold wave, que l’on retrouvera la branche Skinny Puppy), Einstürzende Neubauten partira dans des zones brechtiennes qui tiendront autant de l’expressionnisme que du néo-romantisme, Throbbing Gristle – principalement du fait de son curieux leader, Genesis P-Orridge – s’en ira vers un psychédélisme que parachèveront des projets ultérieurs et associés comme Psychic TV, Coil, Current 93 ou Nurse With Wound.

De même, on parlera un peu plus tard de rock industriel (Swans, Big Black, Nine Inch Nails, Ministry ou Godflesh, chacun avec son inflexion propre), de dub industriel (Scorn, Techno Animal) – et l’on évoque aujourd’hui encore une techno «industrielle» lorsqu’elle vous passe dessus avec la sympathie d’une division blindée (on peut penser à Ancient Methods, Habits of Hate, JK Flesh, Ansome, ou Perc).

Vancouver Canucks

Mais repartons au Canada, en 1982. C’est donc cette année-là que deux jeunes Kevin (Crompton et Ogilvie) se renomment respectivement cEvin Key et Nivek Ogre et décident de fonder Skinny Puppy. Avant cela, Crompton jouait dans un groupe nommé Images in Vogue, petite célébrité new wave locale qui eut tout de même l’occasion d’écraser des premières parties pour Depeche Mode ou Duran Duran. L’idée était de faire quelque chose, selon leurs dires, de «plus expérimental». Pari semi-réussi avec un premier album, «Remission» (Nettwerk, 1984), qui, sans être mauvais, fleure beaucoup la pop synthétique, fût-elle sombre – le shooting d’un concert donné en 1986 à la Dolce Vita de Lausanne (auquel l’auteur de ces lignes était juste un peu trop jeune pour se rendre) en témoignera.

Cette même année 1986 sera toutefois celle d’un décollage vers des zones musicales insoupçonnées. Le chef de cabine se nomme Dwayne Goettel et son arrivée dans le groupe ressemble à ce qui se passe lorsque vous approchez une flamme d’un petit tas de thiocyanate de mercure: avec lui, la musique de Skinny Puppy se déforme, se hérisse, se développe en circonvolutions semi-absurdes, semi-fractales.

Asynchrone et cohérent

Dans une interview donnée en 1987 à «Rock Express», Dwayne Goettel disait la chose suivante, peut-être certifiée par quelques insomnies de synthèse: «Notre système nerveux pourrait tout aussi bien être branché sur les ondes [...] Mettez un disque et zappez les chaînes sur la télé et en moins de cinq minutes vous vous apercevrez probablement que la musique s’est entièrement synchronisée avec ce qui se passe sur l’écran.» C’est là que se trouve l’esthétique de Dwayne Goettel, et celle qui fera les plus belles heures de Skinny Puppy: un jeu constant de désynchronisations qui font un ensemble in fine cohérent.

Cet art du paradoxe sera constamment raffiné en une série d’albums, tous publiés chez Nettwerk: «VIVIsectVI» (1988), «Rabies» (1989, co-écrit avec Al Jourgensen, de Ministry), «Too Dark Park» (1990), et «Last Rights» (1992).

D’un titre à l’autre, ce ne sont alors que collisions: de sons, de rythmes, d’idées. Skinny Puppy, ça n’a rien de joyeux – ou alors c’est Artaud en major de table: l’ambiance est lourde, l’imagerie à la fois cybernétique et morbide, le discours évite de parler de jonquilles et de matins frais. C’est une musique qui, pour piller l’antique slogan d’un magazine français, «s’adonne au crash»: synthés en capilotade, lignes electro désarticulées, juxtaposition de masses sonores. Ecoutons «Worlock», l’un des titres de l’album «Rabies»: intro qui prophétise le Badalamenti de «Twin Peaks», puis rythme d’usine, puis harmonies, en «refrain», aiguisées comme des couperets et qui propulsent fissa chez les anges. Ecoutons aussi l’entier de «Too Dark Park», chef-d’œuvre de désorientation qui fait de chaque auditeur un Thésée affronté à des murs mobiles. Dans ces années magiques, Goettel fait des miracles.


Et puis il meurt d’une overdose. Dans la maison de ses parents, à Edmonton, en 1995. «Prenez tout ce que vous voulez sauf de l’héro», conseillait feu Lemmy. Mauvaise pioche… «The Process» (American Recordings), dernier album auquel Dwayne Goettel aura eu le temps de participer, sort l’année suivante. On est en 1996: d’après un sondage réalisé dans les règles de l’art sur Facebook auprès des fans (quadras et quinquados pour la majeure partie d’entre eux), c’est de cette année-là que date le défaut de vie chez Skinny Puppy.

Qu’y a-t-il eu après? Quelques albums – «The Greater Wrong of the Right» (Synthetic Symphony, 2004), «Weapon» (Metropolis, 2013) –, pas intrinsèquement mauvais (et qui peuvent donner du grain à moudre aux tympans en situation de concert), mais diablement dénués de ce que le chaos peut offrir comme jouissance. De bonnes bandes-son de jeu vidéo.

Restent une légende et sa ritualisation, contre lesquelles on n’a rien de méchant à dire.


Skinny Puppy. Ouverture: Horskh. Les Docks, Lausanne. Me 7, à 20h.