Pépites helvétiques (4/5)

Les skis Stöckli, de l’élite au grand public

Le fabricant suisse innove sans relâche pour les skieurs professionnels et transfère les nouveautés sur ses modèles destinés au grand public

Des brosses à dents aux cuisinières en passant par les claviers d’ordinateur, de nouveaux objets de la vie quotidienne sont chaque jour pensés en Suisse. «Le Temps» est allé visiter ces centres de recherche.

Episodes précédents:

«Je les maltraite un peu, oui…» Lorsqu’il met à l’épreuve ses skis en les déformant, Mathieu Fauve n’y va pas par quatre chemins. Une latte innocente, fermement attachée par deux mâchoires situées dans une grande machine métallique, est courbée, tordue et maltraitée dans tous les sens. Pendant ce temps, un laser situé au-dessus ne perd pas une miette de cette séance de torture et mesure par ordinateur chaque torsade, chaque angle de gondolage. Le ski en sort cependant indemne. Ouf!

Skis systématiquement testés

Ce supplice mécanique n’a rien d’exceptionnel. C’est même la routine pour les prototypes conçus dans la fabrique de skis Stöckli, sise depuis 1986 à Malters, dans la bucolique campagne lucernoise. Ici la recherche et l’innovation poursuivent l’héritage du fondateur Josef Stöckli, qui, dans les années 1930, s’échinait à inventer de nouveaux skis en façonnant des lattes en bois grâce à la vapeur de la cuve à lessive de sa mère. Il paraît que le vénérable fondateur ne vendait que ce qu’il avait préalablement essayé.

C’est toujours le cas quatre-vingts ans plus tard, assure Mathieu Fauve, responsable de l’innovation. «Les nouvelles semelles de nos skis sont systématiquement testées, même celles à destination du grand public, ce que la plupart des grandes marques ne font plus depuis longtemps.»

Clermontois d’origine, cet ingénieur en génie civil de formation a rejoint l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) à Davos dans le cadre de son service militaire en 1997 pour y réaliser des études sur la résistance à la dureté de la neige. Après douze ans de recherche de pointe aux côtés de grands fabricants de skis, il est engagé chez Stöckli en 2009.

Mini-skis

Avant de dévaler les pentes enneigées – il revient d’une session de tests à Val-d'Isère –, Mathieu Fauve réalise une importante part du travail dans ce petit laboratoire situé dans la fabrique même. S’il reste de la place à côté de la machine à déformation, un nouvel instrument devrait bientôt arriver dans son petit atelier exigu pour imprimer aux skis de 50 000 à 100 000 déformations, afin de mettre à l’épreuve leur résistance à long terme. Des campagnes de mesure plus sophistiquées sont également menées dans les laboratoires de son ancien employeur à Davos.

Outre des tests de résistance, Mathieu Fauve réfléchit aussi à de nouveaux matériaux pour les futurs skis Stöckli. Pas besoin de mener ces essais sur des lattes grandeur nature: il a, sur son établi encombré de perceuses, ponceuses et autres outils en «euse», de nombreux petits segments de skis d’une dizaine de centimètres de long. Certains de ces mini-skis servent par exemple à évaluer les variations de poids engendrées par telle ou telle couche de matériau. Exemple, en criblant de trous une plaque d’aluminium, on gagne quelques grammes, un point crucial en ski de randonnée. «Tous les nouveaux concepts de skis et les nouveaux matériaux passent par cette étape de mini-skis», assure Mathieu Fauve.

Chez Stöckli, le cycle d’innovation est court. Cet été, Mathieu Fauve et sa petite équipe de trois personnes vont définir les nouveautés à intégrer dans une quinzaine de modèles de skis pour la saison 2020-2021. Ils vont construire des premiers prototypes d’ici à cet hiver, les tester, puis peaufiner le tout à grand renfort de bricolage, de tests et d’essais sur le terrain avant leur commercialisation. Stöckli innove aussi bien pour les pros que pour le grand public, qui bénéficie souvent des innovations imaginées pour les champions. Tout est d’ailleurs fabriqué au même endroit, afin de faciliter le transfert de technologie d’un univers à l’autre.

Des skis «Swiss made»

Innover pour les pros n’a rien d’une sinécure. Des contraintes strictes sont imposées par la fédération de ski. Et tout étant 100% sur mesure et personnalisé pour les besoins de l’athlète, c’est d’une feuille vierge que partent à chaque fois Mathieu Fauve et ses collègues. La technologie est là pour enregistrer tout un tas de mesures à grand renfort de capteurs, mais ce qui compte le plus, c’est d’écouter ce que le skieur a à raconter. «Il faut bien comprendre le ressenti de l’athlète, et ce n’est pas toujours évident car chacun a sa manière propre de décrire ses sensations.» Ajoutez à cela le fait qu’il n’existe pas deux conditions de neige identiques, et la situation relève du casse-tête.

Tout chez Stöckli est «Swiss made», ou presque. Il y a bien certains bois qui viennent de l’étranger, mais la recherche, l’innovation et bien entendu la fabrication sont le fait d’une septantaine d’employés barbus et tatoués aux dégaines de riders. Sans oublier la sérigraphie, ce design visuel des skis qui pèse pour beaucoup dans la décision d’achat des clients. Mathieu Fauve se souvient d’un modèle de skis que le public avait boudé à cause de sa couleur marron. Les discussions sur l’aspect visuel des lattes sont menées en interne, avec l’appui de consultants issus du milieu de la mode. Là encore, rien de très aisé lorsqu’il s’agit de subodorer les couleurs et les polices d’écriture qui seront tendance deux ans plus tard. Seule certitude, le petit drapeau à croix blanche sera toujours de la partie.

A quoi ressemblera le ski dans le futur? Difficile à prévoir. L’arrivée des skis paraboliques au début des années 2000 a révolutionné le ski. Depuis, les skis progressent par évolutions ponctuelles. «Les gens recherchent des skis polyvalents qui gardent leur performance dans toutes les conditions. C’est ce qu’il y a de plus complexe à faire, mais nous y travaillons», conclut Mathieu Fauve.

Publicité