Tout commence sur une note profondément mélancolique, sublimée par la mélodie tire-larmes de La Petite Fille de la mer, une pièce composée par Vangelis en 1973 pour le documentaire L’Apocalypse des animaux, de Frédéric Rossif. Un clown désabusé, fatigué, arpente lentement la scène. Un costume jaune une pièce lui donne des airs de canari géant tombé de son nid. Il tire péniblement sur une corde qui semble en plomb, hésite à se la passer autour du cou. Veut-il vraiment en finir ou lui reste-t-il quand même, quelque part, une once d’espoir, une petite flamme vacillante prête à rallumer son humanité?

Soudainement, la corde semble plus légère. A l’autre extrémité, un deuxième clown apparaît. Lui aussi était visiblement suspendu à un ultime sursaut, à un signe quelconque qui lui donnerait envie de vivre. Avec son chapeau aux cache-oreilles démesurés et ses pieds d’une longueur anormale, il a une silhouette de kangourou. Il porte un long manteau vert, la couleur de l’espoir, tandis que le jaune symbolise communément la joie.

Voici la mélancolie initiale balayée: le clown jaune et son alter ego vert vont alors se lancer dans un pas de deux incarnant l’espérance et la gaieté retrouvées. Face à ce tableau inaugural, on pense irrémédiablement à une séquence des Lumières de la ville (1931), lorsque Charlot finissait par déjouer avec malice les plans suicidaires d’un fêtard.

Toile d’araignée géante

Sept ans après un premier passage à Genève, le Slava’s Snowshow est de retour au Théâtre du Léman. Ce qu’il y a d’enthousiasmant avec ce spectacle créé par Slava Polunin en 1993 à Saint-Pétersbourg, c’est sa manière de ressembler à un grand désordre savamment orchestré, de toujours laisser une porte ouverte à l’improvisation malgré une structure solide. Passé le tableau inaugural, le public ira de surprise en surprise, dans un formidable crescendo ne lui laissant pas la possibilité de rester dans sa position confortable de spectateur passif.

Avant l’entracte, tandis que le clown jaune empoigne un balai, une toile d’araignée géante tombe du plafond, passant de main en main pour recouvrir la salle. Puis, avant la reprise, voici qu’une folle équipe de clowns verts descend du plateau pour littéralement prendre d’assaut le théâtre sur une musique pétaradante des Blues Brothers. Enfin, en guise de finale, avant que des ballons géants ne viennent pousser la salle à se lever, une spectaculaire tempête de neige faite de fins morceaux de papier va exploser au son de l’introduction martiale du Carmina Burana de Carl Orff.

Une heure avant la représentation, on retrouve Vania Polunin dans sa loge. Le fils de Slava arrive de Broadway, où le spectacle est aussi à l’affiche. Il nous apprend que le Snowshow est simultanément présenté à Milan. «Normalement, nous n’avons que deux troupes qui jouent en même temps, explique-t-il. New York n’était pas prévu, ça a été une surprise.»

Le Russe nous explique alors ce qui fait la spécificité de ce projet imaginé par son père voici vingt-six ans: les rôles sont régulièrement redistribués. Les artistes qui se griment en clowns jaunes ou verts passent constamment d’un personnage à l’autre. «Chaque soir, on discute de qui va faire quoi. Et on bouge d’une troupe à l’autre. Là, je débarque de New York, où est actuellement mon père, et dans deux jours un clown qui est à Genève partira pour Milan. Ces échanges permettent de garder une certaine fraîcheur. Et on ne fait pas toutes les tournées, ce qui nous permet de nous ennuyer de nos amis et de les retrouver avec plus de plaisir.»

La force des émotions

Au total, le Slava’s Snowshow emploie une cinquantaine de personnes. «Comme le spectacle est très simple, qu’il est uniquement basé sur le langage corporel, il nous suffit d’expliquer deux-trois choses aux nouveaux clowns avant qu’ils se lancent, poursuit Vania Polunin. L’important consiste à bien les choisir au début, à s’assurer qu’ils comprennent vraiment ce que l’on fait.»

En 1993, Slava n’avait qu’un partenaire de jeu. «Depuis, des numéros ont disparu, d’autres sont apparus et le nombre de clowns a augmenté. Mais on ne fait jamais de répétition. Pour un clown, ça n’a pas de sens, c’est comme jouer face à un mur. On ne peut essayer des choses qu’avec un public, il faut qu’il y ait un dialogue. Il arrive donc que le spectacle change d’un pays à l’autre, car les gens réagissent de manière différente. On passe généralement les deux premières représentations à nous adapter, on écoute les réactions, on corrige le rythme.» Même si le spectacle est aujourd’hui une grosse machine, il a gardé son côté artisanal et doucement anarchiste. Pas de pyrotechnie ou d’automatisation technique.

A lire:  Un chapiteau pour deux Vincent

Pour Vania Polunin, le secret du Slava’s Snowshow, c’est son atmosphère singulière, «où les spectateurs ne se sentent pas dehors, mais dedans. Lorsque vous arrivez dans la salle, il y a déjà de la neige par terre, il y a de la musique. Les gens peuvent commencer à jouer, et peu à peu ils vont entrer dans l’histoire et se familiariser avec les personnages.» L’histoire? Il n’y en a pas vraiment; parlons plutôt d’une succession de saynètes que chacun pourra appréhender à sa guise, la grande force de la pantomime étant sa forte valeur poétique ajoutée.

«On utilise des émotions à la fois négatives et positives, on parle de choses comme l’amitié, la perte, la peur ou la solitude. Ce sont des émotions dans lesquelles tout le monde peut se reconnaître, projeter sa propre histoire. Nous ne nous reposons pas sur une narration classique, il s’agit plutôt d’un rêve – lorsque vous vous réveillez, vous vous demandez ce qui s’est passé. Si le spectacle a une telle longévité, c’est parce qu’il n’est pas associé à une époque particulière. Peu importe quand il est joué, il est éternel. Quelqu’un m’en a un jour donné une bonne définition: c’est comme découvrir un vieux carrousel au milieu d’une grande ville, être submergé par un sentiment de nostalgie.»


Slava’s Snowshow, Théâtre du Léman, Genève, jusqu’au 5 janvier.