C'est une image que le téléspectateur gardera longtemps en mémoire. Une femme éplorée réclame à une assemblée de militaires russes la vie de son fils disparu lors du naufrage du Koursk, ce submersible de l'ex-URSS abîmé l'été dernier en mer de Barents. A l'un des officiers, elle demande: «Qu'avez-vous fait de mon enfant?» Sur le petit écran, son interrogation vibre comme une déchirure de l'amour maternel vaincu par la raison d'Etat. On ne peut s'empêcher de penser à cette femme dans Slaves! quand vers la fin de cette pièce, signée Tony Kushner et créée à Lausanne par François Marin, une mère fait irruption dans un centre médical de Sibérie et réclame à un envoyé de Boris Eltsine sa fille de 8 ans atteinte d'un cancer dû à l'accident de Tchernobyl. «Qu'est-ce que vous allez faire pour ma fille?», demande-t-elle

Auteur socialiste

Tony Kushner, socialiste, dramaturge new-yorkais (auteur du fameux diptyque Angels in America), dépité par l'échec de l'utopie communiste, a rédigé Slaves! bien avant le drame du Koursk. Sa pièce, malgré quelques stéréotypes sur l'âme slave, parvient à résumer, grâce notamment à la scène de la mère, la tragédie que traverse la Russie depuis des siècles. Soit la soumission absurde d'un peuple à un sort dont seul l'Etat est détenteur. «Que faire?», se demandent les personnages de la pièce dont l'action s'étend sur sept ans, de 1985 à 1992, entre perestroïka et glasnost. «Que faire?», s'était interrogé auparavant le romancier Tchernychevski et après lui Lénine. Une question «qui donne à entendre que quelque chose va terriblement mal dans le monde», répond Tony Kushner par la voix d'un vieil apparatchik.

Spectacle «expédié»

«Que faire?», est en droit de se demander également le public face à un spectacle expéditif et schématique à souhait. Un prologue, trois actes et un épilogue liquidés en une heure. Le rythme trop rapide de la représentation perturbe l'écoute et casse toute émotion. Bouleversante dans le texte, la mère, par exemple, perd toute crédibilité sur le plateau où elle déboule comme une tornade, crie son texte et se retire. Les acteurs (Maureen Chiché, Anne Durand, Bernard Escalon, Marc Mayoraz, Céline Nidegger, Raoul Teuscher…) semblent pressés d'en découdre avec leurs personnages, simples silhouettes qui s'affichent comme des clichés. Ainsi, les vieux bolcheviques sont réduits à l'état de pantins portant haut les couleurs militaires. Et les babouchkas, habillées à l'identique (châle et jupe longue), ressemblent aux poupées russes gigognes. Résultat: un protocole caricatural qui transforme la pièce en cérémonie clownesque.

«Slaves!» de Tony Kushner au Théâtre de l'Arsenic à Lausanne.

Ma/me/sa à 19h, je/ve à 20h30, di.à 17h. Jusqu'au 1er avril.

Loc. 021/625 11 36.