Musique

Sleaford Mods, deux Anglais en colère contre les nantis

Le duo de Nottingham publie un nouvel album sec et tranchant qui le voit hurler sa haine du système et des élites. A en croire «The Guardian», Sleaford Mods serait le groupe le plus incorruptible de Grande-Bretagne

La recette est toute simple: une ligne de basse hypnotique, la boîte à rythmes qui habille l’arrière-plan, plus un coup de guitare saturée ou de synthé joueur quand l’ensemble se fait vraiment trop dépouillé. Un chanteur, Jason Williamson, qui vient poser son terrifiant accent des Midlands et un phrasé enragé qui se marie parfaitement avec une gueule hallucinante, comme un Shaun Ryder (l’ancien leader dévasté des Happy Mondays) qui n’aurait pas trop mal vieilli en devenant clean. C’est quasiment un réflexe à l’écoute de leurs morceaux: leur construction binaire donne envie de secouer la tête ou de s’en prendre à quelque chose. Vous n’avez pas de cause à rallier? Ecoutez Sleaford Mods, et vous finirez bien par en trouver une.

Les énervés de Nottingham viennent de sortir «English Tapas», nouvel album d’une discographie pas simple à valider (leur quatrième officiel et neuvième officieux). Un titre ridicule, qu’ils n’ont pas inventé: «C’était le nom d’un menu proposé dans un pub, un truc immonde avec un cornichon, des chips et la moitié d’un œuf dur enrobé de chair à saucisse. Un résumé parfait de ce que la culture anglaise fait des belles choses venues d’ailleurs: se les approprier pour mieux les pourrir.» Les Sleaford Mods détestent clairement leur pays. Un sport national là-bas, dopé ces temps-ci par le Brexit, largement dû selon eux au troisième âge nostalgique de la période Thatcher. Au point de devenir la conscience sociale contemporaine d’une Angleterre de plus en plus paumée? Ils s'y refusent: «C’est une étiquette foireuse collée par une certaine presse musicale. Ça a un côté cool, parce qu’il faut bien quelqu’un pour parler des problèmes, mais ça peut vite virer au cliché.»

Culte de la sueur

Ils préfèrent se grimer en chroniqueurs du quotidien. Facile pour eux d’être la voix crédible des crevards d’outre-Manche, ils ont baigné dans la galère pendant des années. Jason Williamson et son pote Andrew Fearn ont la quarantaine déjà bien tassée. Le premier a écumé «entre vingt-cinq et trente jobs bien pourris», viré de presque tous, avec une consommation de drogues très au-delà de la posologie recommandée. Le deuxième, «défoncé non-stop» de son propre aveu, jouait aux intermittents histoire de mieux assurer ses droits au chômage. Leur succès croissant leur a permis de devenir artistes à plein-temps. Pas toujours simple à encaisser quand on a si longtemps ramé. Williamson, comme tout bon travailleur élevé dans le culte de la sueur, a d’abord eu un sentiment de culpabilité en quittant son travail de conseiller pour chômeurs fin 2014: «La routine me manquait: le bus pour aller bosser, le café le matin… Je me suis perdu pendant deux mois.» Un peu plus, même. Il dit être sobre depuis seulement huit mois. Par peur de ruiner sa vie de famille, et parce qu’il voit encore trop de quadras qui se mettent minables dans les pubs.

Williamson et Fearn se sont rencontrés en 2009. L’alchimie a été immédiate et ils ne cessent de progresser depuis, dans la maîtrise du son comme dans celle des mots. Leur dernière cible, dans le single «BHS»: le milliardaire anglais Philip Green, à l’origine d’un vrai drame social l’an dernier. En peu de mots: après avoir récupéré 400 millions de livres de dividendes, il a bradé la chaîne de grands magasins British Home Store, rapidement en banqueroute avec un trou énorme dans son fonds de pension. A l’été 2016, 11’000 personnes se sont ainsi retrouvées au chômage pendant que lui prenait livraison de son troisième yacht, estimé à 100 millions de livres. Leur vidéo est étonnamment sobre («t’es à la coule sur ton bateau là, mais regarde-toi dans une glace, mon pote») pour qui connaît leur capacité à parler sans filtre. Sur leur ville de Nottingham, par exemple, «qui pue tellement la pisse qu’on dirait l’odeur d’un bacon pas trop dégueu» («Tied up in Nottz»). Sur tout ce que le pays compte de politiciens: Williamson s’est fait virer du parti travailliste pour avoir qualifié leur député Dan Jarvis de «connard de poseur». D’une façon générale, ils aiment décorer leur compte Twitter à coups de cutter. Des vannes en argot quasi intraduisibles, et une rage immortelle qui leur valent une popularité galopante.

«Still Hate Thatcher»

La poésie urbaine de leurs tubes prouve que ces types sont surtout terriblement intelligents et observateurs. Et leurs prestations scéniques assez dingues. Andrew Fearn, le maître des machines, y est hilarant: une main dans la poche, l’autre qui tient un verre, vêtu d’un tee-shirt Still Hate Thatcher, il se contente de bouger la tête avant-arrière après avoir lancé la piste sur son ordi. A la limite du non-sens, mais au final parfaitement cohérent. Williamson, à l’aise comme personne devant une foule compacte, crache, lui, ses punchlines comme des hymnes. Elus en 2014 par The Guardian «groupe le plus incorruptible du pays», ils dégagent une énergie monstrueuse. Aller les voir, c’est à la fois un geste citoyen et l’assurance d’assister à un spectacle unique.


Sleaford Mods, «English Tapas» (Rough Trade/Musikvertrieb).

En concert le 11 mai à Winterthour (Salzhaus) et le 26 mai à Zurich (Südpol).

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