Un grand saumon à l’œil vitreux et éventré en son milieu; un décor qui pivote sur lui-même pour ouvrir différents espaces de jeu; des fumerolles blanches et des nuages de givre. Rien que le décor de Sleepless suggère un monde scandinave isolé du reste de l’humanité, où il n’y a guère de lueur pour échapper au jugement des petites communautés repliées sur elles-mêmes. Peter Eötvös y brosse le portrait de deux laissés-pour-compte abîmés par une société indifférente à leur sort.

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Dans une salle clairsemée au Grand Théâtre, mardi soir, le treizième et dernier opéra de Peter Eötvös a vu sa création après une première série de représentations il y a quatre mois au Staatsoper de Berlin. Adapté de trois courts romans de l’auteur norvégien Jon Fosse réunis dans sa Trilogie, Sleepless s’attache au destin de deux jeunes gens victimes de la fatalité, sans le sou, repoussés de toutes parts. L’opéra aurait pu tout aussi bien s’appeler «restless», tant l’antihéros masculin Asle s’avère fébrile, agité, en fuite face à un destin – et des agissements – qu’il ne maîtrise pas.

Parti pris de «naïveté»

Un meurtrier, Asle? La question reste ouverte. Et c’est sur cette énigme que Peter Eötvös et son épouse, Mari Mezei, ont bâti le livret. Le texte de Jon Fosse a été taillé jusqu’à l’os. Une chose frappe d’emblée: c’est la nature du livret, ponctué de phrases courtes, de répliques laconiques, dans un langage très quotidien. On est loin du style plus étale de Jon Fosse, déployant une narration aux phrases longues et moins longues, rythmées par des césures, ondulant en vagues qui composent comme une musique silencieuse. A de rares moments, le livret devient plus lyrique, plus métaphorique.

Il y a un parti pris de «naïveté» dans le récit – un peu faible dramaturgiquement – qui a ses répercussions sur la musique. L’action, assez linéaire, atteint son acmé dans la deuxième partie. Le compagnon d’Alida, Asle, n’est plus qu’un pantin: l’Homme en noir qu’il croise sur son chemin le met face à ses responsabilités. Incarné avec force et talent par le baryton-basse Tomas Tomassen, ce «messager du destin» – mi-ivre, mi-lucide – occupe dès lors une part significative du récit: celui-ci va précipiter la fin d’Asle, pendu pour ses crimes, renvoyant sa compagne à une solitude béante.

Léthargie protectrice

Entre réalisme et surréalisme, la mise en scène du réalisateur Kornél Munduczcó nous emmène au cœur de cette Norvège à l’horizon linéaire et blafard. Chœur de pêcheurs, loueur de bateaux, vieille femme acariâtre, prostituée aguicheuse, bijoutier composent une société spirituellement ivre morte. Les meurtres commis par Asle sont suggérés par des séquences rapides, vues à la dérobée. C’est comme si rien ne s’était passé. Du reste, la compagne d’Asle, Alida, est précipitée dans un rêve chaque fois qu’il passe à l’acte. Protégée par des voix féminines célestes (deux trios vocaux en spatialisation), elle entre alors dans une sorte de léthargie protectrice.

Kornél Munduczcó campe des atmosphères cinématographiques tout en dirigeant les chanteurs-comédiens dans un jeu très concret. Il s’appuie sur les traits railleurs de la musique pour exacerber la part burlesque. On est plongé dans cet opéra évoquant Peter Grimes de Britten pour son sujet maritime, ses individus en marge de la société, et même certaines nappes sonores dans les cordes.

Un peu sage et attendu

La matière orchestrale est habilement tissée, d’une grande fluidité d’une scène à l’autre, les voix posées comme des lueurs et ombres sur cette matière sonore en dérive. Pas de cris ni chuchotements, mais des lignes vocales organiques et déliées. La musique s’écoute sans obstacle majeur. Elle possède un caractère suggestif. Des émergences surgissent des profondeurs, avec des scintillements en surface, une foultitude d’interventions aux instruments solistes, générant des textures tour à tour bariolées, nerveuses, crissantes, chatoyantes. Les pêcheurs font tinter des cloches dans un joli sextuor vocal, la fille de joie déroule des vocalises scintillantes.

Par son «classicisme» dans l’écriture et l’agencement des scènes, Sleepless ne déroge guère aux conventions du genre: les voix distribuées comme dans un opéra traditionnel (ténor, soprano, etc.), un numéro de soprano colorature confié à la prostituée, des scènes de beuverie, le chœur antique qui commente l’action, jusqu’au dénouement symbolique, typique de la conversion – presque biblique –­ d’une mort subie (le suicide d’Alida) à une éternité rédemptrice.

Tout cela paraît un peu sage, un peu attendu, mais le métier de Peter Eötvös est indéniable: à défaut de surprises majeures, on savourera la qualité de l’écriture vocale et de l’instrumentation, toujours à propos. La distribution est de haut vol, à commencer par l’Asle fébrile de Linard Vrielink, l’Alida sensible de Victoria Randem, puis la pétulante Sarah Defrise en prostituée, le bijoutier (Siyabonga Maqungo), le mari d’Asle (Arttu Kataja). Peter Eötvös tire de l’OSR une palette de couleurs et timbres parfaitement dans l’esprit de l’œuvre.

Sleepless, Grand Théâtre, Genève, jusqu’au 5 avril.