Il aurait pu militer aux côtés de Pierre Dac et de Francis Blanche dans les rangs du «Parti d'en rire». Slim Gaillard, c'est le farfadet fait swing, lunatique touche-à-tout (piano, guitare, vibraphone, batterie, bongo, cordes vocales au gré de ses caprices iconoclastes) qui refait le jazz sur le mode de la farce. Irrespectueusement, comme Rabelais jonglant avec les bibelots de la culture officielle.

Il n'est pas (plus) possible d'ignorer Slim Gaillard. Pour deux raisons au moins. Les musiciens qui ont assisté et parfois attisé son délire appartiennent au panthéon du jazz: Ben Webster, Kenny Clarke, Dizzy ou Bird. C'est la raison historique, elle n'est pas neuve. Ce qui l'est plus et ressort clairement de la présente intégrale (en cours), c'est l'extraordinaire minutie avec laquelle ce bricoleur supposé s'attaque aux codes en vigueur. Quand il prend la pose du crooner, c'est d'abord pour en détailler avec gourmandise les secrets de fabrication. Ce rire-là démystifie, envoie au tapis les crooners imposteurs.

Mais la gamme de rictus déployée par Slim Gaillard est bien plus large: cela va de la cocasserie inoffensive du duo Slim and Slam (avec le lunaire Slam Stewart en Harpo Marx version black) aux déflagrations zygomatiques cosignées par le corrosif Bam Brown. On pense bien sûr au célébrissime Opera In Vout (vol. 6), sorte d'attentat dadaïste aux bonnes mœurs musicales. Lesquelles sont d'ailleurs respectées dans la quasi-totalité de ces faces à la haute valeur artistique, qui s'inventent un équilibre entre le swing ravagé de Fats Waller, les appoggiatures scintillantes de John Kirby et l'énergie concentrée des petites formations ellingtoniennes.

Slim Gaillard, The Chronogical, vol. 1-6, Classics/ Disques Office