liberté de presse

La Slovaquie reste traumatisée par le meurtre du journaliste Jan Kuciak

Alors que les auteurs et le commanditaire présumés du meurtre de Jan Kuciak et de sa fiancée, il y a un an, sont sous les verrous, les Slovaques poursuivent leur lutte contre la corruption. Un centre pour le journalisme d’investigation a aussi vu le jour

Sa voix tremble encore lorsque Arpad Soltesz se souvient du moment où il a compris qu’il ne s’agissait pas d’une mauvaise blague d’un collègue. «Ils n’avaient que 27 ans tous les deux – ça a été un choc terrible, raconte-t-il. J’ai été personnellement menacé et même passé à tabac à la fin des années 1990, mais jamais je n’aurais pensé qu’un journaliste pourrait être tué avec sa compagne [Martina Kusnirova] comme ça, à bout portant, alors qu’on est dans l’Union européenne depuis quinze ans.»

Journaliste employé par le site Aktuality.sk (propriété du groupe Ringier Axel Springer, dont fait aussi partie Le Temps), Jan Kuciak travaillait avant son assassinat sur une enquête concernant les fraudes aux subventions européennes agricoles organisées en Slovaquie par la mafia italienne avec le concours de proches du gouvernement local. Son dernier article, terminé après sa mort par plusieurs de ses collègues, a été publié par tous les médias locaux et bon nombre de médias étrangers, dont Le Temps.

Un centre qui porte son nom

Pour Arpad, qui avait collaboré avec Jan Kuciak à plusieurs reprises, la meilleure façon de lui rendre hommage aujourd’hui est de poursuivre son travail. Il a fondé le nouveau centre slovaque d’investigation journalistique, qui porte le nom de son collègue assassiné.

«Donner le nom de Jan à ce centre m’a paru naturel et sa famille nous a autorisés à le faire; ce centre est désormais le relais slovaque de la plateforme internationale pour le journalisme d’investigation OCCRP et nous voulons également aider nos collègues slovaques à accéder à des informations à l’étranger», explique Arpad Soltesz, qui a bénéficié de l’expérience de Pavla Holcova, collaboratrice tchèque de Jan Kuciak et fondatrice d’un centre équivalent à Prague il y a quelques années.

L’un des autres objectifs de ce nouveau centre est de suivre de près l’enquête en cours sur le meurtre de Jan Kuciak et de sa fiancée. Quatre personnes ont déjà été inculpées, dont une femme, qui a travaillé pour le très controversé Marian Kocner – un entrepreneur déjà en prison dans le cadre d’une autre affaire et qui avait très ouvertement menacé Jan Kuciak lors d’une conversation téléphonique enregistrée par le journaliste.

Des indices accablants

«J’ai travaillé avec Jan sur les affaires en Slovaquie de la mafia calabraise ’Ndrangheta et j’ai d’abord pensé qu’il y avait un lien avec sa mort, mais les indices accumulés depuis le début de l’enquête semblent bien mener vers Marian Kocner, même s’il a pu y avoir d’autres complicités», estime Adam Valcek. Journaliste au quotidien Sme, il refuse de céder à la peur mais concède être désormais beaucoup plus prudent qu’il y a un an.

Lire aussi: Un homme aux affaires douteuses au centre de l’enquête sur le meurtre de Jan Kuciak en Slovaquie

Quelque temps avant d’être incarcéré, Marian Kocner habitait encore à Bratislava dans une luxueuse résidence immobilière où loge aussi Robert Fico, l’ancien premier ministre slovaque, qui avait dû démissionner sous la pression de la rue tout en se faisant remplacer par un proche, Petr Pellegrini.

Mobilisation attendue

Ce jeudi s’annonce comme une nouvelle journée de forte mobilisation en Slovaquie, un an jour pour jour après le double homicide qui a traumatisé ce petit pays d’Europe centrale, où aucun journaliste n’avait été tué depuis l’indépendance de 1993.

«Nous n’oublions pas! Nous continuons»: ce sont les mots d’ordre des rassemblements organisés dans de nombreuses villes par le mouvement «Pour une Slovaquie décente», qui avait réuni des dizaines de milliers de personnes à la fin de l’hiver dernier.

Sans mobilisation populaire, nos responsables politiques ont l’impression qu’ils peuvent tout se permettre sans jamais avoir de compte à rendre

Martin Kustek

C’est notamment au Progress Bar, autoproclamé hackerspace du centre de la capitale Bratislava, que ce mouvement avait pris corps, autour de jeunes et moins jeunes Slovaques, tous exaspérés par l’ampleur de la corruption et par les révélations sur les liens de différentes mafias – locale et italienne – avec les plus hautes sphères de l’Etat.

Education aux médias

Ordinateur portable posé sur l’une des tables à hauteur ajustable, Martin Kustek est en train de travailler sur les données des simulations d’élections étudiantes, organisées le week-end dernier pour inciter les jeunes à s’intéresser à la politique.

«Il faut que nous restions mobilisés pour que tous sachent qu’ils peuvent faire bouger les choses, à tous les niveaux», affirme Martin, qui insiste aussi sur l’importance de l’éducation aux médias et sur les bienfaits de séminaires organisés entre lycéens, étudiants et journalistes professionnels pour discuter des mécanismes de vérification de l’information.

«Et sans mobilisation populaire, nos responsables politiques ont l’impression qu’ils peuvent tout se permettre sans jamais avoir de compte à rendre», poursuit Martin, membre dès le départ du mouvement «Pour une Slovaquie décente», qui reproche à Robert Fico de s’accrocher au pouvoir envers et contre tout.

Les agriculteurs déjà dans les rues

Toujours à la tête du parti SMER, l’ancien chef du gouvernement a finalement renoncé cette semaine à devenir juge constitutionnel mais s’est dit prêt à revenir aux commandes lors d’une conférence de presse où il a de nouveau invectivé les journalistes, «les plus grands criminels du monde» selon lui.

Toujours vindicatif, Robert Fico a affirmé ne pas être intéressé par le nombre de manifestants qui descendront dans la rue ce jeudi. Les agriculteurs ont déjà annoncé qu’ils participeraient aux manifestations après avoir déjà bloqué les rues de Bratislava mardi, pour dénoncer entre autres le système de répartition des subventions européennes – sujet de la dernière enquête de Jan Kuciak.

Retrouvez notre cycle d'articles consacrés au journalisme

Publicité