A un moment donné, ils s’étaient baptisés eux-mêmes Sly Drumbar et Robbie Basspeare. Drum & Bass. Batterie et basse, le socle sur lequel un siècle de musique noire, de jazz, de rock, de reggae, de manouche musardier, blues capiteux, bossa nova d’école et même d’électronique, se pose. Sly and Robbie, comme le couple musical par excellence, l’idée platonicienne – très charnelle quand même – de la relation entre la mélodie des tréfonds et la pulsation sourde. Ils se sont rencontrés à Kingston, au milieu des années 70, quand la musique jamaïcaine telle qu’on la connaît se fourbissait à un rythme furieux. Trente ans plus tard, ils ne se détestent pas. Ils ont enregistré, façonné, produit, déstructuré plus de cent mille chansons. Et le monde mélomane, même sans le savoir, leur doit une grande partie de ses déhanchés tardifs.

Après-midi pluvieux, à Kingston, il y a quelques semaines. Sly Dunbar, le fin batteur macaronique, pratique des rythmes syncopés sur une boîte à rythme. C’est le studio Taxi, celui qu’il a fondé avec son compère Robbie Shakespeare au moment où les paires basse-batterie étaient plutôt destinées à accomplir ce que les chanteurs avaient prévu pour elles. Sly & Robbie ont renversé la hiérarchie. Sly observe de loin les cohortes de jeunes vocalistes, plus ou moins compétents, qui tiennent la file pour poser leur timbre sur les rythmes du duo. Depuis leurs débuts, Sly & Robbie ont soutenu Black Uhuru, Gregory Isaacs, Bob Dylan, Serge Gainsbourg, Herbie Hancock, Grace Jones, Joe Cocker, Marianne Faithfull, Mick Jagger, Tiken Jah Fakoly ou encore Ben Harper. Pardon de la liste. Elle est nécessaire pour saisir l’ampleur de ces jumeaux vibrés.

Périlleux de choisir dans leur discographie en accordéon un disque qui puisse résumer la bibliothèque de leurs travaux communs. Il faut se replier donc sur une sorte de compilation, archives des ouvrages en cours, publiée en 1986. Le disque se nomme Taxi Fare, le prix de la course. Première fois dans l’histoire de la musique occidentale qu’un bassiste et un batteur occupent la devanture de la pochette. Les chanteurs conviés aux agapes sont relégués en fond de pochette. Et la musique s’étend du dub le plus abstrait à la chansonnette de FM caraïbe.

Il y a là, comme disposées sur les étals du grand marché jamaïcain, certaines des plus belles voix insulaires. Sugar Minott, Dennis Brown, Jimmy Riley. Ils passent dans un décor de cinéma que Sly & Robbie ont concocté pour eux. Tout n’est pas au même niveau. L’obsession très années 80 pour les machines, les bidouilleries, la synthèse numérique, tout cela dresse un tapis mécanique, anecdotique parfois, sur les prouesses d’instrumentation. Mais «Baltimore» de The Tamlins, pratiqué comme un art martial reggae, fait partie des pièces qui bousculent l’ensemble. Même «Taxi Connection», dont la production date, finit par bouleverser dans sa science du rythme et sa relecture de l’aventure syncopée.

Ce disque, bâtard, prolifique, est à l’image de la paire qui le signe. Sly & Robbie ne se jettent jamais sur une chanson. L’espace géant qu’ils dessinent d’un temps à l’autre est celui-même de la pop music.

Chaque semaine de l’été, Le Temps détaille l’œuvre phare, les influences et filiations, l’époque d’un artiste qui fait l’actualité.