Scènes

Le smartphone, ce mouchard de nos vies

Au Théâtre du Loup, à Genève, Manon Pulver flingue un groupe d’amis avec le smartphone comme outil. Drôle et explosif

Manon Pulver est une auteure timide et discrète? Sa plume ne l’est pas, qui explose de manière musclée les amitiés essoufflées et autre travers de société. Après avoir épinglé les quinquas dans une fine comédie intitulée Un avenir heureux, l’écrivaine passe du fleuret à la kalachnikov pour Mais qui sont ces gens?, une exécution sans merci des relations entre amis. L’outil de la discorde dans ce réveillon? Les smartphones, ces mouchards de notre vie. Ici, un convive propose un jeu qui consiste à lire tout haut ce que le portable murmure tout bas et ça fait boum. On rit beaucoup face à cette comédie dirigée au souffle près par Julien George. Et on hésite avant de rallumer notre portable à la fin du spectacle…

Des répliques qui claquent, des personnages qui craquent. L’écriture de Manon Pulver rappelle celle des modèles français en la matière, du Dîner de con au Prénom, en passant par Le Dieu du carnage. Une mécanique de précision qui piège les protagonistes et les oblige à tomber le masque. C’est un principe à la fois jouissif et douloureux pour le spectateur, qui s’identifie à fond et remercie le ciel de ne pas faire partie du peloton.

Une exécution et une double question

Une exécution, vraiment? Oui, si l’on considère que l’amitié est un bastion. Dans Mais qui sont ces gens?, Manon Pulver réduit en bouillie les liens unissant cinq vieux amis au cours d’une seule soirée, un réveillon du 31, qui tourne à la curée. D’emblée, on sent que ça va chauffer: plus que tendu, Léo (Laurent Deshusses), le proprio de la maison, attend ses invités et multiplie les tentatives pour joindre Valérie qui vient de le plaquer. SMS, messages téléphoniques, messages audio sur WhatsApp: tous les possibles du smartphone sont déjà convoqués.

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Arrivent Mathilde (Mariama Sylla), puis Emilio (Etienne Fague), parents d’une Sofia de 20 ans, mais séparés depuis longtemps. Puis Jérémie (Julien Tsongas) et Cécile (Camille Figuereo) qui forment un couple prometteur et pourtant promis eux aussi au chaos. Dehors, la tempête fait rage. Bientôt, à la faveur de coups de théâtre et de révélations, elle sévira également au dedans. Posant cette double question: doit-on tout se dire au nom de l’amitié? Et le smartphone, ce constant vecteur du monde extérieur, modifie-t-il nos relations en profondeur?

Le smartphone, la nouvelle boîte de Pandore?

Bien sûr, Manon Pulver a forcé le trait. Il est rare que dans un même groupe, chaque ami ait un si gros secret à cacher. Et il est encore plus rare que l’un d’eux propose ce jeu dangereux qui consiste à fouiller tous les portables déposés sur la table. La situation est extrême. Mais la comédie montre bien le côté doudou du smartphone, cet objet transitionnel qui véhicule notre intimité. Elle décrit aussi avec acuité les places figées que les amis s’attribuent une fois pour toutes et qui finissent par les scléroser, sinon les nécroser. Les comédiens, excellents, rendent chaque relief de ce texte cinglant.

Arrêtez le massacre!

De l’air et de l’élégance!, a-t-on envie de lancer à ces personnages qui se harcèlent au-delà du bon sens. Le smartphone fait ça? Le smartphone est-il la nouvelle boîte de Pandore? Personne ne le pense vraiment, car on ne peut pas accuser le fusil du meurtre commis. N’empêche, en sortant du Théâtre du Loup qui était bondé mardi, nombreux sont les spectateurs qui ont réfléchi à deux fois avant de rallumer leur outil chéri.


Mais qui sont ces gens?, jusqu’au 21 octobre, Théâtre du Loup, Genève.

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