A quoi bon une fiction après «Citizenfour», documentaire «d’histoire en direct» de Laura Poitras si frappant qu’il fut même oscarisé? C’est ce que nombreux se seront demandés dès l’annonce du projet d’Oliver Stone. Deux ans plus tard, on est rassuré. «Snowden» en apparaît en effet comme le complément idéal, qui approfondit le portrait du mystérieux lanceur d’alerte et élargit le tableau, en exposant les tenants et les aboutissants de ses révélations d’une cybersurveillance généralisée par les Etats-Unis. C’est bien simple: cela faisait une éternité qu’on n’avait pas senti le cinéaste, qui vient de fêter ses 70 ans, autant à son affaire – peut-être bien depuis «JFK», en 1991!

Il faut dire qu’Edward Snowden était du pain béni pour ce vieux gauchiste non repenti. Alors que sa propre génération marquée par la Guerre froide et la brûlure du Vietnam commence à s’effacer, le surgissement d’une nouvelle dissidence ne pouvait que l’intriguer. D’où un film d’une belle vigueur après les impasses, pas inintéressantes au demeurant, de «Wall Street – L’argent ne dort jamais» et de «Savages». A défaut d’avoir convaincu un grand studio de le suivre dans l’aventure, un résultat d’autant plus remarquable qu’obtenu en indépendant, fort de soutiens européens. Comme quoi la ligne de la Maison Blanche, qui considère toujours Snowden comme un vulgaire traître à la patrie, n’aura fait que stimuler le pugnace cinéaste.

Gagné par le doute

En toute logique, le film s’ouvre sur la reconstitution du rendez-vous de Hong Kong en 2013 avec Laura Poitras et Glenn Greenwald, journaliste du quotidien britannique «The Guardian», qui marqua l’apparition de ce jeune homme d’à peine 30 ans sur la scène publique. Le temps de digérer l’écart avec le documentaire, le climat de conspiration accroche déjà, de même que la curiosité d’apprendre comment Snowden en est arrivé là. La réponse à travers une succession de longs flash-back qui viennent entrecouper le suspense de la publication ou non des révélations et documents de l’ex-employé des services secrets américains par des médias prudents.

La première surprise pour les moins informés sera de découvrir Edward Snowden en jeune patriote, privé d’armée et d’Irak suite à une blessure, qui choisit de servir son pays en postulant en 2006 pour les services de renseignement. Repéré par un gros bonnet de la CIA, il s’y distinguera dans la sécurité informatique. Ce que le film s’applique dès lors à retracer, c’est la prise de conscience qui fera basculer ce serviteur zélé du système de l’autre côté. Une affaire complexe où la vie privée, les accrocs de carrière et une paranoïa croissante le disputent à des découvertes alors encore inimaginables.

De Genève (à la Mission américaine auprès des Nations unies) à Hawaii en passant par le Japon et le Maryland, le parcours de l’apprenti espion est survolé avec l’efficacité narrative qu’on connaît au cinéaste mais aussi une retenue stylistique, qui conjugue le réalisme de «World Trade Center» et une certaine platitude digitale dictée par le sujet. A Genève, Snowden découvre le sale boulot de la CIA dans une mini-intrigue à la John Le Carré et reçoit un premier aperçu de la surveillance globale visée par l’agence soeur de la NSA. Mais ni une démission suivie d’un passage dans le privé ni un rappel à l’ordre de sa petite amie Lindsay, démocrate bon teint, ne peuvent vraiment l’éloigner de sa trajectoire, dont le dernier acte se joue sur l’île d’Oahu, au service de la NSA.

Retour de flamme

Même sans action trépidante, difficile de ne pas être pris. Du Stone d’autrefois, on retrouve ici les figures de mentor, Nicolas Cage en prédécesseur mis sur la touche et Rhys Ifans en superviseur méphistophélique, et les séquences de montage qui donnent soudain la mesure historique du sujet. La scène où un collègue fait la démonstration à Snowden de la puissance des algorithmes de la NSA et une autre qui le voit assister au dévoiement d’un de ses programmes pour les frappes de drones sont typiquement saisissantes. Mais on apprécie tout autant la manière réaliste d’investir la sphère intime, où les interprètes Joseph Gordon-Levitt et Shailene Woodley font merveille.

Confronté à une personnalité aussi secrète et introvertie, qui avoue la lecture d’Ayn Rand (idole des néolibéraux) comme source d’inspiration, Oliver Stone ne prétend pas faire toute la lumière sur sa personnalité et ses motivations. Mais entre le traître et l’icône d’une nouvelle forme de résistance, il a clairement choisi, comme le montre un habile retour final de la fiction au réel. Et ce qui ne fait plus aucun doute, c’est l’importance des enjeux – liberté ou sécurité, transparence ou secret, démocratie ou dictature – réaffirmés avec force par un cinéaste enfin de retour parmi ceux qui comptent.


Snowden, d’Oliver Stone (Etats-Unis – France – Allemagne, 2016), avec Joseph Gordon-Levitt, Shailene Woodley, Rhys Ifans, Nicolas Cage, Melissa Leo, Zachary Quinto, Tom Wilkinson, Ben Schnetzer, Joely Richardson, Timothy Olyphant, Scott Eastwood, Ben Chaplin. 2h14