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Des ouvriers démontent un panneau de campagne de Martin Schulz, candidat malheureux du SPD en Allemagne.
© Christian Mang/Reuters

Essai

Le socialisme d’un philosophe en chambre

A l’heure où les partis européens se remettent en question, Axel Honneth réfléchit aux échecs et aux moyens de faire évoluer cette pensée politique

Réexaminant les origines et l’héritage de la pensée socialiste, le philosophe allemand Axel Honneth fait, dans son dernier livre, L’Idée du socialisme, un constat à la fois simple mais trop souvent laissé dans l’ombre: dans sa volonté d’émanciper les individus, le socialisme s’est quasi exclusivement focalisé sur la sphère économique, laissant massivement de côté la sphère politique, celle de l’autodétermination de la volonté. En d’autres termes, il s’est essentiellement préoccupé de la transformation de la sphère économique (comment substituer à l’individualisme capitaliste une coopération fraternelle), sans plus se préoccuper de l’autonomie politique des citoyens. Proudhon, Marx et leurs successeurs ont oublié Rousseau!

Chevalier blanc

Il en résulte pour Honneth une conception tronquée de la liberté, qui considère que l’autonomie politique des individus résulte mécaniquement des transformations historiquement inéluctables de la sphère de production économique. La démocratie politique est donc rendue inutile. Telle est pour Honneth la tache originelle du socialisme, qu’il comprend pour sa part comme une tâche à accomplir: si le socialisme n’a pas réussi à articuler l’économique et le politique, alors donnons-lui le cadre théorique renouvelé qui permettra de le faire. C’est ici que Honneth se transforme en chevalier blanc du socialisme et de la pensée émancipatrice en général, en proposant rien de moins qu’une «solution de remplacement» pour une théorie qui a perdu son lien avec la base sociologique originaire, c’est-à-dire avec un prolétariat dont Honneth déclare avec une certaine audace que du temps de Marx déjà, il était une «fiction sociologique», comme sujet collectif en tout cas.

Lire aussi: Axel Honneth change de cap

La solution de remplacement, on l’aura peut-être déjà deviné, est constituée par sa propre théorie, celle qu’il avait déjà avancée dans son livre Le Droit de la liberté. Il s’agit de réinterpréter la liberté comme liberté sociale. Liberté sociale: voilà le maître mot, autour duquel s’articule l’entièreté du socialisme renouvelé. Il est synonyme de coopération solidaire ou de fraternité: à la différence de la liberté comprise comme la poursuite d’intérêts privés, elle consiste à pouvoir librement participer et communiquer dans toutes les sphères de l’existence sociale, de manière à les orienter vers ce que l’on veut, plutôt que de se laisser orienter par elles. Honneth la présente comme faisant partie de l’outillage conceptuel de la Révolution française et de Hegel; elle aurait toutefois été engloutie par le «fondamentalisme économique» de Marx et des premiers socialistes, incapables de reconnaître la signification émancipatrice des institutions démocratiques ou des droits de l’homme.

Si le socialisme est encore évoqué dans le cadre de la théorie sociale, il semble entendu qu’il a désormais fait son temps. On ne le croit plus capable ni de susciter l’enthousiasme des foules, ni d’apporter des alternatives innovantes au capitalisme contemporain.

Souverain

Il y a toujours quelque chose de souverain dans les écrits de Honneth. Cela doit s’entendre en deux sens, l’un positif, l’autre négatif. Positivement, on ne peut que reconnaître sa remarquable capacité de synthèse, son verbe clair, précis, ramassé, ciblant les enjeux d’une manière extraordinairement éclairante: souveraineté de la hauteur de vue. Mais d’un autre côté, cette souveraineté confine à l’arrogance mandarinale lorsque, pour justifier sa révision conceptuelle du socialisme, il porte sur notre temps un diagnostic qui fait apparaître sa propre théorie comme la seule solution de rechange au capitalisme d’aujourd’hui. C’est soit de l’ignorance sur notre temps, soit du simple narcissisme.

Il réorganise même le savoir contemporain en fonction de ses intérêts propres, ignorant superbement, par exemple, toute la littérature francophone dans ces domaines (y compris celle qui s’inspire de ses travaux!). Mais il ignore aussi complètement les transformations structurelles que le numérique fait subir au capitalisme d’aujourd’hui, ce qui éveille le soupçon que sa mise à jour du socialisme a, en réalité, déjà un train de retard.

Autojustification

La qualité intellectuelle du travail de Honneth saute aux yeux, mais c’est un travail qui a une fâcheuse tendance à se replier sur lui-même, dans sa quête tous azimuts d’autojustification. Depuis toujours, son problème est de se démarquer de la pensée de son maître Habermas: ce dernier livre montre à nouveau que c’est loin d’être une tâche aisée.


Axel Honneth, «L’Idée du socialisme», trad. de Pierre Rusch, Gallimard, 170 p.

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