Un portrait du Christ maculé d’encre pour Roméo Castellucci. Une crucifixion moquée et une multiplication de hamburgers pour Roberto Garcia. Sur le concept du visage du fils de Dieu , pièce de théâtre dernièrement jouée à Villeneuve-d’Asq et Golgota Picnic , actuellement montrée à Paris, sèment le trouble chez les chrétiens. Des manifestations ont été organisées les soirs de représentation par des catholiques intégristes criant au blasphème. Des cordons de policiers ont été mis en place. Le dominicain François Boespflug, professeur d’histoire des religions à la faculté de théologie de Strasbourg et historien de l’art, commente ces affaires et les images de la discorde.

Le Temps: Etes-vous étonné par ces polémiques?

François Boespflug: Oui et non, parce que je m’intéresse depuis longtemps à la dérision frappant les figures majeures de la religion chrétienne. Ces choses-là n’ont pas commencé hier. Mais je suis surpris par la manière dont les médias en rendent compte et par le cirque auquel nous assistons, entre les intégristes qui manifestent, les artistes qui jurent ne pas vouloir choquer, les directeurs de théâtre qui jouent les offensés et les CRS appelés à la rescousse... Les réactions manichéennes se télescopent et éludent la question de fond, qui est de savoir ce que les pièces incriminées apportent à l’art.

- Avez-vous vu Golgota picnic?

- Non, je n’ai pas vu ces pièces par manque de temps et d’envie. Alors évidemment l’on pourrait me dire que j’ai le droit de me taire, mais je m’exprimerai sur la structure et la mise en scène, d’après les images et les vidéos que j’ai regardées. La pièce de Castellucci se passe tout entière devant le visage du Christ. C’est une trouvaille intéressante, de le prendre à témoin de la dégradation d’un vieil homme qui ne contrôle plus ses sphincters. Cela me donne à penser. Chez Garcia, la profusion lourdissime de moyens m’évoque plutôt l’hésitation. La multiplication de hamburgers est inesthétique et péniblement appuyée. D’autres ont pensé bien avant lui la collusion entre la foi et la société de consommation, tel Levi-Strauss dans son article des Temps Modernes, «Le Père Noël supplicié».

- Le Piss Christ d’Andres Serrano vandalisé à Avignon, la Colonne pascale de Pascale Marthine Tayou déboulonnée à Lyon, les pièces de Castellucci et Garcia conspuées; assiste-t-on à un regain d’intolérance religieuse?

- D’où vient l’intolérance, en l’occurrence? Il y a deux phénomènes. Nous assistons à une libération de l’expression lorsqu’il s’agit de régler des comptes avec l’héritage chrétien de notre culture. Je crois qu’il y a une lassitude aujourd’hui face au christianisme mais aussi face à la dette immense que nous lui devons. Que seraient en effet la solidarité, les droits de l’homme ou encore l’émancipation féminine sans la culture chrétienne? Notre société aimerait s’être autofondée et ne rien devoir à aucune religion. On assiste à une prolifération d’oeuvres, ainsi, relevant d’une sorte d’agressivité oedipienne. La crucifixion en est un sujet récurrent parce que cette figure maltraitée et consentante fascine. Cette christianophobie provoque à son tour des réactions de chrétiens blessés.

- Les comprenez-vous?

- Oui, la sensibilité des croyants est malmenée dans ces affaires-là, bien que personne ne les force à aller voir ces pièces. Beaucoup de gens pensent qu’il suffit de retirer la notion de blasphème du droit pénal pour qu’il n’existe plus. C’est candide et nombre de chrétiens se sentent véritablement agressés par certains comportements comme celui de votre guide, en Suisse, dévissant les croix des sommets des montagnes. Cela dit, je réfute l’usage de la violence. Ceux qui en usent omettent de se souvenir qu’ils sont les adeptes d’une religion affirmant que le Messie se laisse conduire à l’abattoir sans aucune révolte. Ils trahissent quelque chose de profond en s’érigeant en monarques décidant du sort de la France.

- Certains évoquent un retour de l’iconoclasme?

- Je n’irais pas jusque là, les destructeurs sont beaucoup moins nombreux que les protestataires.

- L’iconographie étant présente dans la religion chrétienne plus que dans les autres monothéismes, est-une sorte de revers de la médaille?

- Oui et même plus que cela. Le christianisme a exposé en quantité d’images ce qu’il croit. A partir du moment où l’on montre son visage, il peut être moqué et caricaturé. Jésus lui-même s’est représenté comme quelqu’un d’outrageable; il s’est offert aux crachats. C’est évidemment différent avec l’Islam, sauf à représenter leur prophète. Le christianisme a appris à faire le dos rond et à laisser caricaturer Jésus aussi bien que le Pape. Cela dit, je trouve qu’il faut protester parce que ces oeuvres se font avec des crédits de l’Etat et qu’il y a deux poids deux mesures. Une pièce attaquant de la sorte les religions juive ou musulmane auraient provoqué davantage de réactions scandalisées.

- Quelles sont les grandes périodes de tolérance ou d’intolérance dans l’histoire de la chrétienté?

- Au 3è siècle, un graffiti représente un Christ en croix à tête d’âne. Cela n’a pas eu de suite. A partir du moment où l’empereur Constantin se convertit et où le christianisme devient religion officielle, il n’y a plus d’atteinte jusqu’à la Révolution. Il n’y a aucune tolérance dans le pacte social pour attenter à l’image du Christ ou de la Vierge Marie. En revanche, on ne se prive pas de moquer le pape, les moines ou les Juifs. Cette digue est un peu entamée à la Révolution et reprend à la Restauration. Le 19è siècle est un siècle très BCBG jusque dans les années 1870, au cours desquelles le peintre belge Félicien Rops peint une femme nue à la place de Saint-Antoine, un Christ en érection... Il ouvre une brèche et l’eau de la dérision et de l’injure s’y engouffre avec vigueur. Paris, dès la Commune, devient la capitale des feuilles de chou anticléricales. Cela s’étend au reste de l’Europe et le calme revient après la seconde guerre mondiale. Il y a des pulsations de temps à autres, qui semblent s’accélérer depuis quelques années.

- La Vierge semble préservée.

- Il est délicat de toucher à la représentation d’une pieta ou d’une mère à l’enfant. Le rapport mère-enfant, l’amour des petits, c’est là où le sacré se réfugie lorsque la religion décline.

- Les divers courants religieux s’offensent-ils des mêmes choses et avec la même intensité?

- Les catholiques sont très sensibles à ce qui touche à la Vierge, à l’eucharistie et à la Papauté, ce qui n’est pas le cas des autres. Il y a aussi des fondamentalistes protestants mais on ne les entend pas en ce moment. Ils sont généralement plus retenus dans leur jugement, et moins soucieux de «dialogue avec la culture». Les orthodoxes doivent être blessés eux-aussi mais ils ne diront rien car ils estiment que la plupart de ces images avaient déjà dévié trop loin des icônes. Pour eux, l’imagerie occidentale est décadente depuis l’art gothique.