C'est dans le Salon jaune, au premier étage, que se tiennent habituellement les rencontres avec les auteurs. Bernard Giraudeau, marin devenu acteur de style et écrivain, se tenait là, mardi dernier, face à un parterre conquis. De sa voix huilée, il a ouvert la saison 2007 de la Société de lecture de Genève, située depuis sa création, en 1818, dans l'imposant hôtel particulier du Régent de France. A la même place, dans quelques jours (lire ci-dessous), c'est Douglas Kennedy qui prendra la parole avec sa horde de personnages angoissés qui font entrer en résonance des millions de lecteurs.

Au vu du monde qui se presse aux conférences, du nombre de visiteurs sur le site internet tout juste refait à neuf, Delphine de Candolle, directrice des lieux depuis 2001, sent bien que sa programmation attire l'œil. Qu'elle suscite un intérêt inédit pour une institution longtemps drapée d'un voile de mystère, de par sa situation - en plein cœur de la Vieille-Ville - et de par son histoire. Bibliothèque pour gentilshommes éclairés à l'origine, la Société de lecture aspire aujourd'hui à s'inscrire pleinement dans l'offre culturelle genevoise.

«Nous avons enregistré 47 nouveaux adhérents en deux mois, c'est du jamais-vu», poursuit la responsable. Sans le crier sur les toits, à son rythme, la Société de lecture a commencé sa mue il y a une dizaine d'années déjà. A l'époque, il y avait urgence à imaginer un nouvel avenir à l'institution. «La Société de lecture a dû se réinventer», confirme Guillaume Fatio, président du comité.

En 1816, le botaniste genevois Augustin-Pyramus de Candolle rentrait tout juste de Montpellier où il avait repensé le Jardin des Plantes. A Genève, la pauvreté de la Bibliothèque publique le frappe. Avec onze autres savants et riches personnalités de la ville, il fonde deux ans plus tard la Société de lecture dans le but de mettre en commun livres et journaux, d'accueillir les étrangers de passage et d'échanger en bonne compagnie.

Pendant 170 ans, toutes les énergies, bénévoles pour la plupart, se sont concentrées sur la préservation et l'enrichissement de ce fonds qui compte aujourd'hui près de 400000 ouvrages. Parmi les trésors, le De architectura de Vitruve datant de 1487, des éditions du XVIIIe siècle de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, des collections rares de périodiques européens de 1700 à 1900, des livres d'art aussi qui font courir les connaisseurs.

Très vite, pourtant, la Société de lecture perd de son attrait. Dès la fin du XIXe siècle, les bibliothèques publiques avaient rattrapé leur retard. Les débats sont vifs parmi les membres: comment faire face à la concurrence? La réponse arrivera cent ans plus tard.

Dans les années 1980, la première urgence est la rénovation des locaux, qui tombent en ruine. C'est à cette période aussi que l'institution s'ouvre à quiconque le souhaite. L'obligation d'être parrainé tombe. Les femmes, elles, avaient fait leur entrée pleine et entière en 1976.

Mais il fallait faire plus. «Nous étions toujours sur le fil. De nouveaux financements étaient à trouver», raconte Catherine Fauchier-Magnan, présidente dans ces années charnières. Le sponsoring fait son apparition.

Delphine de Candolle, venue de l'Antenne romande de Pro Helvetia, est nommée pour développer les activités culturelles. Dessiner, pour la première fois, une saison. Elle développe les traditionnels déjeuners-débats, qui passent de un par mois à un, voire deux, par semaine. Crée des ateliers d'écriture. Ouvre la maison aux enfants avec des contes, des cours d'échecs. Bien souvent, les écrivains tombent sous l'emprise de la magie du lieu et demandent à revenir. «Ce n'est plus moi qui dois les chercher, ils viennent d'eux-mêmes», constate Delphine de Candolle. La saison 2007 donne une large place aux stars médiatiques. Ce n'est pas une ligne. «Plutôt une suite de coups de cœur. Nous aimons mélanger des découvertes aux valeurs sûres», précise la directrice.

Sur un budget de 650000 francs, la Ville verse 20000 francs par an. Les cotisations des membres (370 francs par famille) couvrent la moitié du budget. Ceux-ci (1000 environ) ont l'usage exclusif de la bibliothèque et des rabais pour les diverses activités ouvertes, elles, aux non-membres. Derrière ses murs patriciens, la Société de lecture ne fait plus peur.