Jared Diamond. Effondrement. Trad. d'Agnès Botz et Jean-Luc Fidel. Gallimard, 648 p.

On pense à un volcan entrant soudainement en éruption, à une razzia barbare, à une attaque de sauterelles, voire à une invasion extraterrestre. Non, dit pourtant Jared Diamond dans un ouvrage ambitieux, palpitant mais aussi déroutant et un peu frustrant: les grandes civilisations meurent d'abord par leur propre faute. Elles sécrètent elles-mêmes les mécanismes qui les achèveront. Les sociétés qui disparaissent ne sont pas assassinées. Elles s'autodétruisent. Elles commettent un suicide collectif dans un processus qui n'a rien d'irrationnel mais rien d'inéluctable non plus. Elles mènent à terme leur propre logique. Pour le pire.

Professeur de géographie à l'Université de Californie, ornithologue, physiologiste, Jared Diamond a publié il y a quelques années De l'Inégalité parmi les sociétés (Gallimard, 2000), un best-seller traduit en 25 langues qui lui a valu le prestigieux Prix Pulitzer. Il y analysait les facteurs qui expliquent pourquoi des sociétés s'en sortent mieux que d'autres. Son Effondrement (sous-titré «Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie») décrit en quelque sorte le revers de la médaille. Il prend une série de sociétés disparues, les Vikings, les Mayas, les habitants de l'île de Pâques... Autant de sociétés autrefois florissantes mais dont seules des ruines peuvent aujourd'hui témoigner de l'ampleur passée.

Diamond, qui dirige également la branche américaine du WWF (World Wildlife Fund), est, bien sûr, particulièrement attentif aux questions liées à l'environnement. Il détaille par le menu comment l'île de Pâques, autrefois recouverte d'une forêt luxuriante, s'est convertie en un paysage aride, où plus un arbre ne pousse. Il y a 1100 ans, ses premiers habitants se mirent à utiliser le bois pour construire des canoës, faire du feu pour se nourrir et brûler leurs morts. Ils employèrent des milliers de rondins pour transporter les statues géantes qui pouvaient peser jusqu'à 80 tonnes. Les Pascuans n'étaient ni plus ni moins fous que les autres habitants du Pacifique. Mais les recherches de Diamond le prouvent: pour leur malheur, ils vivaient dans un environnement que tout concourait à rendre particulièrement fragile: la latitude, le taux de pluviosité, la taille de l'île, etc. Ce que d'autres, ailleurs, auraient pu se permettre se révéla, ici, fatal.

Phénomène fascinant: il faut imaginer les Pascuans qui voient les arbres se raréfier et les terres s'assécher mais continuent malgré tout à ériger leurs fabuleuses statues, comme autant de symboles de leur propre grandeur. C'est que - Diamond en convient, évitant un pur déterminisme environnemental - les sociétés sont guidées par une quantité de facteurs politiques et idéologiques. Leurs statues étaient constitutives de leur société, si l'on veut. Jusqu'au dernier rondin.

De même pour les Vikings, auxquels l'auteur consacre une large place. Certes, il y a eu le refroidissement du climat, qui est généralement mis en avant à l'heure d'expliquer leur disparition du Groenland, ce «pays vert» qu'ils colonisèrent. Mais les Inuits, qui partageaient le même environnement, ont survécu à l'arrivée du «petit âge glaciaire». Un élément: les recherches faites dans les amas de déchets de cuisine prouvent que les Vikings ne mangeaient pas de poisson, une ressource pourtant abondante, dont les Inuits faisaient grand usage. Etait-ce pour se distinguer de ce peuple qu'ils considéraient comme barbare? Les Vikings refusèrent aussi d'utiliser la graisse de baleine pour se chauffer, recourant à un bois de plus en plus rare. Si les Vikings avaient une préoccupation, c'était celle de préserver leur identité culturelle, et non de garantir leur survie écologique...

Loin de s'en tenir aux civilisations disparues, Jared Diamond évoque aussi des sociétés actuelles, comme le Rwanda, la Chine, l'Australie ou l'Etat américain du Montana, qu'il connaît bien. Le chercheur explore un champ si vaste, il ouvre tant de pistes, qu'on se prend à regretter que son ouvrage déjà imposant ne soit pas plus complet encore, afin de rendre totalement justice à la complexité des diverses situations. Clairement, ce livre est une mise en garde adressée par Diamond à ses contemporains, même si l'auteur, autour de la page 500, affirme qu'il y a «des raisons d'espérer» et qu'il se sent «optimiste». Après tout, nous avons un avantage indéniable sur les Vikings et les Pascuans: nous, nous connaissons désormais les raisons de leur disparition.