Roman

«La Sœur» de Sándor Márai réunit dans un étonnant dialogue un musicien et la douleur aiguë qui le foudroie

En 1992, les Editions Albin Michel se lançaient dans la redécouverte du romancier hongrois. Ce chantier de traduction se poursuit depuis

Genre: roman
Qui ? Sándor Márai
Titre: La Sœur
Trad. du hongrois par Catherine Fay
Chez qui ? Albin Michel, 302 p.

Q uestionner la maladie est toujours extrêmement délicat, dérangeant même. A-t-elle un sens? Pourquoi s’abat-elle sur telle et telle personne et pas sur d’autres? Face à elle, que peuvent les médecins? Soigner simplement ou vraiment guérir? Et qu’est-ce que la guérison? Sándor Márai, le romancier hongrois, frère longtemps oublié de Stefan Zweig et de Philip Roth, confronte ces thèmes vertigineux dans La Sœur , éblouissant dialogue au scalpel entre un musicien au sommet de son art et une douleur foudroyante qui le cloue subitement à l’hôpital à l’issu d’un concert en Italie et le paralyse presque complètement.

Depuis presque 20 ans maintenant, les Editions Albin Michel poursuivent la traduction de l’œuvre prolifique du romancier hongrois, célébré dans son pays dans l’entre-deux-guerres comme un maître du roman psychologique, puis occulté sous le régime soviétique, poussé à l’exil en 1948 et mort, suicidé, dans l’oubli total, aux Etats-Unis, en février 1989. A la chute du rideau de fer, quelques mois plus tard, les Hongrois ont redécouvert les chefs-d’œuvre que sont Les Braises, Les Confessions d’un bourgeois, La Conversation de Bolzano, Mémoires de Hongrie , récit autobiographique où l’auteur raconte sa relégation au statut d’ennemi de classe.

Le grand chantier de traduction initié par Ibolya Virag, éditrice d’origine hongroise chez Albin Michel dès 1992, a révélé Sándor Márai au monde entier. La traduction française de Braises, en 1995 , dialogue entre deux amis de jeunesse qui se retrouvent après 40 ans de séparation, a déclenché une vague de traductions d’Est en Ouest. L’humaniste antinazi, qui aura ensuite le courage de dénoncer l’emprise communiste sur son pays, entrera de façon posthume dans les listes de best-sellers de New York à Moscou.

La Sœur commence comme un charmant conte de Noël. Sándor Márai convainc immédiatement le lecteur de le suivre dans cette station de montagne où le narrateur, un écrivain, s’est réfugié sur la foi d’un prospectus de vacances. Malheureusement, la météo anéantit les rêves de paysages enneigés et de chaleur douillette dans une auberge accueillante. Il tombe une pluie de jugement dernier dans le hameau encavé et l’hôtel est étriqué et spartiate. La guerre n’en tonne que plus fort dans les bulletins radio de la salle commune. Avec une science consommée de la peinture d’atmosphère, le maître hongrois du roman psychologique, décrit avec beaucoup de drôlerie l’enfermement des vacanciers agacés, condamnés à réveillonner dans une ambiance de pénitencier. Une fois le lecteur bien ferré, Sándor Márai provoque un coup de théâtre: un drame se produit dans l’une des chambres. L’événement fait se détacher un personnage jusque-là très discret, Z., jadis musicien célébré, disparu des salles de concert depuis le début de la guerre. Z. révèle au narrateur qu’il est tombé malade, brutalement, et qu’il a perdu depuis l’usage de deux doigts de la main droite. Le musicien ne peut plus jouer de piano. Il se tait donc. Z. dit cela sans amertume. «La maladie m’a enlevé la musique mais m’a donné beaucoup aussi.» Il n’a eu de cesse d’essayer de comprendre d’où venait son mal au point d’écrire une sorte de journal. «Voulez-vous que je vous l’envoie?» suggère Z. ce soir de Noël dans la station de montagne. La suite du roman est le contenu saisissant de ce manuscrit.

Dialogue avec la douleur, tel pourrait être le titre de cette confession. Avant le surgissement du mal à proprement parler, Sándor Márai dépeint la conscience aiguë qu’a le futur malade de l’arrivée prochaine de la maladie. Bien qu’il ne connaisse pas la forme qu’elle prendra, il sait que rien ne sera plus comme avant. Z. se rend alors à Florence pour un concert. Il est dans le wagon-lit, au milieu de la nuit, seule la veilleuse bleutée éclaire l’espace, il cherche son briquet pour allumer une cigarette et c’est à cet instant précis qu’il sent que tout bascule. «Ai-je eu mal quelque part à cette minute? Ai-je ressenti de la peur, une inquiétude particulière? Rien, je n’ai rien senti. J’étais calme. Cependant, en même temps, j’ai su avec une cruelle acuité que «cela avait commencé». Commence alors un lent travail d’introspection dans la chambre de l’hôtel. Avec effroi, il prend conscience que ses quarante années de consécration totale à la musique, de recherche fiévreuse de la perfection, l’ont en fait éloigné de son art, «le contenu divin de la musique, je l’avais perdu». Sa passion pour une femme mariée et frigide, la belle E., sera aussi soumise à l’examen.

Les pages les plus fortes et les plus originales sont celles où le malade se confronte à la douleur qui l’assaille. La précision des descriptions physiques et mentales, leur variété, leurs nuances, l’implacable netteté des mots pour les définir font de ce tête-à-tête avec la douleur un îlot dans le livre tout comme le malade, dans son lit, se détache du reste du monde. Cette peinture fine du ressenti physique se poursuit avec la description des extases chimiques procurées par la morphine.

A la fin du roman, on retrouve l’expression de l’art de la construction de Márai. La sœur du titre recouvre en fait quatre femmes, quatre religieuses infirmières, que Z. confond dans les affres de la douleur. Laquelle est salvatrice? Guérisseuse? Les médecins occupent évidemment une place de choix. Márai campe un professeur et un interne qui surgissent puis parlent intensément de leur métier, du chamanisme, des mensonges qui se transformeraient en maladie.

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Un libraire à Budapest, en 1988,à un ami de l’auteur

«Il n’y a pas d’écrivain au nomde Sándor Márai» Cette année-là, Sándor Márai vivait à San Diego, aux Etats-Unis. Il avait quitté la Hongrieen 1948 sous la pression du pouvoir communiste. En février 1989, après la mortde sa femme et celle, brutale, de son fils,il se suicide. Au mois d’octobre de la même année, le régime communiste tombe et ses livres, interdits, peuvent à nouveau circuler
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