Elle était forcément très attendue, Sofia Coppola . En particulier depuis que son Marie-Antoinette avait semé le doute parmi les admirateurs de ses précédents Virgin Suicides et Lost in Translation . Et elle revient avec un film entaché par un Lion d’or contesté . D’abord parce qu’il fut remis, en septembre, par un président du jury, Quentin Tarantino , qui n’était autre que son ex-boyfriend. Si Somewhere avait la grandeur de Lost in translation , sommet vers lequel ce nouveau film ne cesse de loucher, personne n’aurait rien eu à redire.

Malheureusement pour l’infortunée Sofia, son quasi home movie, si sympathique soit-il, n’était de loin pas le concurrent le plus puissant de la quinzaine vénitienne. Et ça n’a pas manqué: dès l’annonce du palmarès de la 67e Mostra, les réseaux sociaux ont frémi d’indignation, puis les journaux du monde entier. «Quentin Tarantino n’a pas de cojones!» «Tarantino est un grand romantique…» «Le Lion d’or à un film timbre-poste!» Il fut étonnant de ne pas voir se lever un front machiste: après tout, Sofia Coppola était la quatrième réalisatrice seulement à décrocher le Lion d’or après l’Allemande Margarethe von Trotta pour Les Années de plomb en 1981, la Française Agnès Varda pour Sans toit, ni loi en 1985 et l’Indienne Mira Nair pour Monsoon Wedding en 2001 – sans compter la Coupe Mussolini du meilleur film remis aux Dieux du stade de Leni Riefenstahl une des années, 1938, où le festival servait encore de vitrine à la cause fasciste.

Timbre-poste, Somewhere? Pas exactement. Mais Lion plaqué or, c’est certain. Car Somewhere est d’abord une petite chose autoréflexive, tournée entre copains, et qui vaut sans doute, pour sa cinéaste, une séance sur le divan. Que c’est ennuyeux, une vie de star à Hollywood, raconte-t-elle en substance à travers ce portrait de Johnny Marco, un acteur entre deux rôles, piégé par sa célébrité dans un hôtel mythique de Los Angeles, le Château Marmont. «Quand j’étais petite, raconte Sofia Coppola, on séjournait souvent dans des hôtels à l’occasion des différents tournages de mon père», l’admirable Francis Ford. «Ce n’est pas moi, mais j’y ai mis des souvenirs d’enfance», admet-elle presque à contrecœur. Et d’ajouter comme une autoflagellation: «Je connais les milieux privilégiés: si on n’en fait pas partie, on peut penser qu’ils suffisent à faire le bonheur de ceux qui y vivent, mais ce n’est pas toujours le cas.» Pauvre petite fille riche, Sofia Coppola?

Avec la réception critique souvent glaciale de Marie-Antoinette (déjà le portrait quasi autobiographique d’une privilégiée enfermée dans les dorures), Sofia Coppola a en fait pris une leçon de modestie. Du coup, elle se recentre avec Somewhere et parle plus directement, même si elle peine à l’avouer, de ce qu’elle connaît personnellement: la solitude et la vacuité intellectuelle dans laquelle est plongée cette vedette hollywoodienne incarnée de manière aussi déguingandée que nécessaire par le pâle Stephen Dorff. Ce personnage qui s’ennuie à en mourir, jusqu’à l’arrivée d’une jeune fille dans sa vie (sa propre fille, incarnée par la petite Elle Fanning, autre miroir que se tend Sofia Coppola), rappelle inévitablement Bill Murray dans Lost in Translation, y compris l’arrivée de Scarlett Johansson dans sa vie. Les échos entre les deux films sont nombreux – jusqu’au chanteur Bryan Ferry, la chanson «More than this» karaokée par Murray dans le premier et son interprétation de «Smoke gets in your eyes» dans le second.

Mais Somewhere n’est pas exactement Lost in Translation 2 dans la mesure où l’émotion se distingue cette fois par son absence. La fille prodige de Francis Ford règle surtout ses comptes avec le star-system et elle s’y prend en douceur, sans forcer le trait: même ses caricatures – d’attachées de presse américaines, de présentatrices TV italiennes hystériques et décolletées, ou de journalistes qui rivalisent de questions idiotes – sont plus vraies que nature. Et surtout, il y a, dans Somewhere, une sincérité de l’ordre de la confidence qui finit par se révéler très attachante.

Le problème, évidemment, c’est que dans Somewhere, les problèmes personnels de Sofia Coppola et son regard sur le miroir aux alouettes hollywoodien ne pasionneront guère (et encore) que les spectateurs intéressés par les coulisses du cinéma. Car la réalisatrice ne transcende jamais son sujet. Elle cherche la poésie et ça se sent. Elle manie l’ironie, mais de manière un peu laborieuse. Sofia Coppola n’est pas Woody Allen et son Somewhere, faute de rythme, d’enjeu et de punch sonne un peu creux. Comme un échauffement avant un nouveau grand film.

VV Somewhere, de Sofia Coppola (USA 2010), avec Stephen Dorff, Elle Fanning, Chris Pontius, Kristina et Karissa Shannon, Lala Sloatman, Amanda Anka, Ellie Kemper, Michelle Monaghan. 1h38.

Il y a, dans «Somewhere», une sincérité de l’ordre de la confidence plutôt attachante