Essais Historiques

Au soir du 24 avril 1915, les rafles massivesdes Arméniens commençaient

De nombreuses publications de spécialistes marquent le centenaire de l’effacement de la présence arménienne en Anatolie. Ces essais historiques montrent une normalisation – encore relative dans le monde francophone – de l’historiographie du génocide, laquelle se développe entre l’avancée des études historiques et la mémoire douloureuse des massacres

Au soir du 24 avril 1915, les rafles massivesdes Arméniens commençaient. En 2015, les regards historiques sur le génocide se multiplient

De nombreuses publications de spécialistes marquent le centenaire de l’effacement de la présence arménienne en Anatolie. Ces essais historiques montrent une normalisation, encore relative dans le monde francophone, de l’historiographie du génocide, entre développements des études historiques et mémoire douloureuse des massacres

Genre: Essais Historiques
Qui ? Conseil scientifique international pour l’étude du génocide des Arméniens
Titre: Le Génocide des Arméniens
Chez qui ? Armand Colin, 368 p.

Qui ? Raymond Kévorkian, Hamit Bozarslan et Vincent Duclert
Titre: Comprendre le génocidedes Arméniens de 1915à nos jours
Chez qui ? Tallandier, 496 p.

Qui ? Mikaël Nichanian
Titre: Détruire les Arméniens,histoire d’un génocide
Chez qui ? P.U.F, 280 p.

Qui ? Gaïdz Minassian
Titre: Le Rêve brisé des Arméniens
Chez qui ? Flammarion, 368 p.

Qui ? Gaïdz Minassian
Titre: Arméniens, le tempsde la délivrance
Chez qui ? CNRS, 530 p.

Dans la nuit du 24 au 25 avril 1915, plus de 200 responsables de la communauté arménienne d’Istanbul, élus, intellectuels, ecclésiastiques, médecins, enseignants, sont arrêtés et déportés vers les environs d’Ankara, où la plupart seront mis à mort. Des rafles semblables ont lieu dans d’autres villes de l’Empire ottoman. Précédées de massacres sporadiques depuis le début des hostilités, ces arrestations marquent le coup d’envoi des déportations massives au cours desquelles périront plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants, victimes de la faim, des épidémies et d’attaques homicides répétées. C’est donc le 24 avril qui a été choisi pour la commémoration du génocide des Arméniens ottomans – et cette année pour la célébration de son centenaire.

De nombreuses publications marquent le coup dans le monde francophone – et dans un certain désordre. Un ouvrage collectif publié sous les auspices d’un tout nouveau Conseil scientifique international – en fait essentiellement français – pour l’étude du génocide des Arméniens* s’emploie à faire le point de l’historiographie récente, tandis que des membres du même conseil publient de leur côté, sur un mode plus vulgarisé, deux synthèses. La première, élaborée à trois mains par Raymond Kévorkian, Hamit Bozarslan et Vincent Duclert, paraît chez Tallandier: Comprendre le génocide des Arméniens de 1915 à nos jours; de son côté Mikaël Nichanian signe seul Détruire les Arméniens, histoire d’un génocide, aux Presses universitaires de France. Enfin, Gaïdz Minassian, également membre du comité, publie deux ouvrages consacrés à l’histoire du mouvement national arménien – Le Rêve brisé des Arméniens chez Flammarion et Arméniens, le temps de la délivrance aux éditions du CNRS.

Une forme de normalisation

La somme du Conseil scientifique, le Génocide des Arméniens, rassemble des contributions en provenance de différents pays, des signatures souvent prestigieuses et, fait à souligner, plusieurs écrits d’historiens turcs dont certains travaillent dans des universités de leur pays. Elle consacre une forme de normalisation des études sur le génocide des ­Arméniens.

Si le négationnisme d’Etat persiste – malgré certaines hésitations de façade – à Ankara, la religion des historiens est faite. Après avoir rassemblé les faits à charge dans une démarche qui a parfois un peu négligé l’analyse historique, il est désormais possible d’élargir le champ des recherches. A la mentalité des principaux organisateurs du crime, les Jeunes Turcs d’Union et progrès (CUP), à son aspect économique, de plus en plus considéré comme prépondérant, et aux massacres génocidaires dont ont été victimes au même moment d’autres minorités chrétiennes, principalement les Assyro-Chaldéens.

Contrairement à ce qu’on peut constater dans certains apports anglo-saxons récents**, cette normalisation reste toutefois partielle dans les ouvrages cités.

Si le contexte international, notamment les menaces existentielles pesant alors sur l’Empire ottoman et la prise d’influence des puissances occidentales et de la Russie par l’intermédiaire de la question des minorités, n’est pas absent, il n’est souvent – sauf chez Mikaël Nichanian – qu’esquissé. Et la stratégie criminelle des Jeunes Turcs semble parfois se développer dans une sorte de vide géopolitique qui en accentue les aspects fantasmatiques – au risque d’en masquer la terrible et froide rationalité.

Regards anglo-saxons

C’est encore sous la plume d’historiens anglo-saxons qu’on trouve peut-être la clé de ce travers: dans la lutte engagée contre le négationnisme, le modèle de la Shoah a joué un rôle central. Tandis que les porte-parole de la Turquie officielle tiraient argument de toutes les différences entre les deux drames – notamment l’existence de mouvements révolutionnaires arméniens et de volontaires aidant les armées du tsar –, leurs opposants attachés à valider l’existence d’un plan génocidaire délibéré s’efforçaient de gommer ces mêmes aspects pour développer, au risque de tordre un peu les faits, un récit conforme.

Aujourd’hui, cette tendance se corrige lentement. Si les points communs entre les deux drames sont soulignés à juste titre – notamment l’importance du darwinisme social dans la formation de la pensée des criminels et l’inscription des massacres dans un processus de guerre totale –, d’autres pistes sont explorées.

Des avancées

La nature exacte des haines activées dans le processus génocidaire, différente à bien des égards du racisme biologique des nazis, est mieux étudiée – une analyse qui est, une fois de plus, surtout développée dans le livre de Mikaël Nichanian. Les hésitations des partis arméniens entre actions terroristes parfois terriblement contre-productives, collaboration avec le CUP, ouvertures russes, résistance et apaisement face aux massacres entrent dans le champ de chercheurs qui ne sont plus paralysés par la peur de renvoyer aux victimes la culpabilité des bourreaux.

Des avancées sont également opérées, dans la mesure où les sources le permettent, en direction des acteurs mineurs du drame – exécutants officiels ou officieux, mandatés ou spontanés, voisins et spectateurs, bourreaux occasionnels et justes.

Autant de questions dont l’examen vise, non à relativiser la culpabilité des auteurs du génocide mais à tenter de répondre à cette question qui hante, justement, l’historiographie de la Shoah: comment cela a-t-il été possible? Une question qui a trop souvent cédé le pas à une sorte d’évidence implicite liée au caractère essentiellement illégitime et meurtrier attribué à la domination ottomane sur les populations chrétiennes des Balkans et du Caucase.

Par ces développements, l’historiographie est vouée à se distancier de la mémoire arménienne, qu’elle a contribué à consolider. Mais que peut-il alors advenir de cette dernière? Dans un ouvrage touffu et foisonnant d’informations, Gaïdz Minassian s’efforce de retracer sa construction, son rôle dans la constitution de l’Arménie indépendante à partir de 1988 et d’évoquer un avenir dont on perçoit toutefois mal la part qu’il y fait à la reconnaissance juridique du génocide et au processus de réconciliation avec la mémoire en évolution constante qui s’élabore en Turquie contemporaine.

* Annette Becker, Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond Kévorkian, Gaïdz Minassian, Claire Mouradian, Mikaël Nichanian, Yves Ternon.

** Notamment: «The Young Turks’crime against humanity», Taner Akçam, Princeton University Press (2012), 452 p. et «The great game of genocide Nationalism, imperialism and the destruction of the Ottomans Armenians», Donald Bloxham, Oxford University Press (2009), 330 p.

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