Musique

Dans le soir, Bob Dylan croasse encore

Cinquante ans après ses débuts, le poète enrhumé sort «Tempest». Un album sombre dont l’inspiration musicale s’enracine dans un groove antérieur à l’avènement du rock

Lancé sur les routes comme une pierre qui roule, Bob Dylan tourne sans répit depuis vingt-cinq ans. Cette sublime fuite en avant, dite le Never Ending Tour, passe régulièrement dans votre ville. Les néophytes y affluent, car il faut avoir vu Bob Dylan, comme on visite le Colisée. Ils ressortent en poussant des cris de puceau déniaisé trop vite. Le chanteur n’est pas du genre à roucouler «Blowin’ in the Wind» dans un arrangement pur sucre. Teigneux, iconoclaste, il chante comme un rapace catarrheux et massacre ses hymnes avec une hargne free country metal propre à laisser pantois ses admirateurs les plus fidèles.

Côté discographique, ce n’est pas non plus la joie. A la fin des années 70, Bob Dylan produit du rock évangélique, puis n’importe quoi. Il a fallu le talent de Daniel Lanois pour le sortir du fossé. Le producteur canadien a catalysé deux albums magnifiques, Oh Mercy (1989) et Time Out of Mind (1997). Le second étrenne une trilogie, complétée par Love and Theft (2001) et Modern Times (2006), et intronise le Dylan ultime: après le chanteur folk, le Rimbaud électrique, voici le hobo éternel, petit prophète des fins dernières.

Dylan vomit l’idolâtrie dont il a été l’objet dans les années 60, dés­approuve la musique contemporaine. Il se veut «l’héritier d’une longue tradition: jazz, blues et folk. Pas une espèce d’enfant prodige qui voudrait changer le monde avec son gadget à la mode».

«Il fait sombre, trop sombre pour voir. Je sens que je frappe à la porte du ciel», chantait-il dans «Knockin’ on Heaven’s Door» (1973). Il frappe de plus en plus fort. Reclus dans un pessimisme qu’exacerbent son âge et les temps modernes, Bob Dylan, un demi-siècle après son premier disque, sort un album d’une noirceur d’anthracite, dont l’inspiration musicale s’enracine dans un groove antérieur à l’avènement du rock: bluegrass, ragtime, western swing… Qui sème «Blowin’ in the Wind» récolte Tempest

Tempest s’ouvre avec «Duquesne Whistle», les stances ferroviaires d’un errant jurant n’être «ni joueur ni maquereau» – juste une étoile filante, un vagabond, un «Jokerman», le Mat du Tarot… Bob Dylan, quoi… Les souvenirs qui affleurent («Le vieux chêne que nous gravissions») ont un parfum autobiographique. «Duquesne Whistle» serait le surnom de la Dorothy 6, le plus grand des hauts fourneaux jamais construits à Pittsburgh. Ce sifflement de dragon a-t-il retenti dans les mines de fer à ciel ouvert de Duluth, Minnesota, où vivait le jeune Robert Zimmerman?

A ces hauts fourneaux refroidis fait écho «Tempest», une évocation en 45 quatrains et 14 minutes du Titanic. Le naufrage pose Bob Dylan en chantre du crépuscule industriel. Il l’inscrit aussi dans une longue tradition folk, le renvoyant au temps où les ménestrels commentaient l’actualité. La litanie dylanienne est d’ailleurs directement inspirée d’une chanson de la Carter Family.

Le Titanic a certes sombré cinquante ans avant que Dylan ne grave son premier vinyle. Mais, si l’on en croit ses Chroniques, le naufrage fascinait déjà le petit gars qui farfouillait dans les réserves du Folklore Center de New York. Le troubadour chenu a sa façon toute personnelle de retracer la catastrophe, mêlant dans un même râle Leo DiCaprio et l’Apocalypse de saint Jean, le passé et le présent, le réel et le symbolique.

Cette approche fait merveille dans «Tin Angel», qui décline un fait divers, crimes et suicide passionnels, relevant aussi bien d’un roman courtois que du western ou de la parabole biblique – dans la veine de «The Ballad of Frankie Lee and Judas Priest» (1967).

Les chansons d’amour et de haine cultivent l’ambiguïté. Avatars de la Miss Lonely de «Like a Rolling Stone», les traîtresses auxquelles le poète s’adresse plein de larmes et de venin dans «Narrow Way» ou «Pay in Blood» («Je paie en sang, mais pas avec le mien») peuvent aussi bien être le cow-boy d’en face, Caïn le fratricide, un banquier de Wall Street ou les Masters of War honnis.

Tempest se conclut avec «Roll on, John», un chant funèbre dédié à l’ami John Lennon. Le «Shine your Light» («Eclaire-nous») que lance Dylan s’avère moins fervent que celui de «Precious Angel» (1979). Il emprunte une pincée de vers aux Beatles, d’autres à William Blake («Tiger, Tiger burning bright»).

La voix sépulcrale est forcément déchirante, mais nous sommes loin des illuminations rimbaldiennes et du son mercuriel de Blonde on Blonde (1966), le chef-d’œuvre absolu. C’est l’hiver sur le jardin dylanien et Bob chante comme le corbeau de Poe croassant «Nevermore».

Cinquante ans de l’histoire de l’Amérique contemplent Bob Dylan. Lui, il invoque les fantômes, «jusqu’à se croire soi-même un fantôme exhumé, dans un musée de cire sous les nuages rouges», écrit-il dans Chroniques. Anachronique, intemporel, forever young, le chanteur enrhumé est, à 71 ans, un des derniers poètes, espèce en voie de disparition, en activité. A ce titre, il mérite un éternel respect.

Bob Dylan, «Tempest». Sony Music.

Il mêle dans un même râle Leo DiCaprio et l’Apocalypse de saint Jean, le réel et le symbolique

Dylan vomit l’idolâtrie dont il a été l’objet dans les années 60, désapprouve la musique d’aujourd’hui

Publicité