La nuit s’est emparée du Victoria Hall de Genève, à peine trouée par un pâle rayon de lumière tombant sur le piano, qui attend son maître. La salle fait silence. Grigori Sokolov, 72 ans, légende de l’instrument, ne tarde pas à apparaître par coquetterie mais pour que s’installe le recueillement du public. Lui-même voudrait être invisible. Il entre en scène impassible et ressort de même, selon un rituel immuable (nombre de pas, pivots du corps, saluts). On le dit capable de lire des codes-barres et de tout savoir sur Nostradamus et la fabrication des Steinway. Sokolov n’est pas un virtuose comme un autre, peut-être même plus un interprète, mais un chaman qui intercède entre les hautes forces de la musique et le public qui vient à lui comme à un mystère sacré.