Est-ce la réalité ou une fiction? Peut-être même un songe éveillé? Solaris brouille les pistes. Le compositeur japonais Dai Fujikura, 38 ans, signe un nouvel opéra inspiré du célèbre roman de science-fiction de l’auteur polonais Stanislas Lem (1961), adapté au cinéma par Andreï Tarkovski en 1972, puis par Steven Soderbergh en 2002.

Créé en mars dernier au Théâtre des Champs-Elysées de Paris puis à Lille, Solaris a fait escale ce week-end pour deux représentations à l’Opéra de Lausanne. Pour profiter pleinement de cette expérience – un opéra-ballet réglé par Saburo Teshigawara –, il fallait se munir de lunettes en 3D distribuées à l’entrée. Toute la séquence liminaire consiste en une projection vidéo – sans musique – qui fait défiler des images d’un essaim de particules blanches. Ces particules grouillent de toutes parts, finissent par former des vagues (la 3D étant assez discrète, à vrai dire), évoquant la surface d’une planète qui serait recouverte d’un océan. Le public visionne ces images tout en murmurant des commentaires et en toussotant. Certains gardent leurs lunettes jusqu’au bout du spectacle, alors que la 3D ne concerne que le prologue!

Un ovni, donc. Et un opéra qui doit beaucoup au chorégraphe Saburo Teshigawara. Le Japonais signe le livret (traduit en anglais par le compositeur et Harry Ross), la mise en scène, la chorégraphie, les décors et les costumes. A chaque chanteur, il associe un danseur. Ces «doubles» miment les états émotionnels des protagonistes. Une action théâtrale en miroir.

Aussi voit-on le psychologue Kris Kelvin – en mission sur une station orbitale autour de Solaris – confronté au fantôme de son ex-épouse, Hari. Or, celle-ci s’est suicidée dix ans plus tôt. Interloqué, Kris ne sait si cette femme est réelle ou non. Le scientifique Snaut prétend que Hari n’est qu’une «copie» que la planète-océan a matérialisée à partir des souvenirs de Kris.

La fresque de Dai Fujikura cherche à évoquer le mystère Solaris. Avec ses procédés cycliques et ses trémolos qui reviennent en boucle (non pas de la musique répétitive, mais de la musique qui se répète), elle s’écoute sans être trop ardue. La partition – s’appuyant sur l’électronique – repose sur des nappes en apesanteur, des textures mouvantes et rapides, dans un flux quasi ininterrompu. On éprouve d’ailleurs une sorte de torpeur (ou état de demi-somnolence) au fil du spectacle, accentuée par la chorégraphie ressassant les mêmes gestes, des situations analogues, dans une tentative de rapprochement entre Hari et Kris.

L’épure du dispositif scénique (très beaux jeux de lumières) contraste avec le fourmillement de la musique et le livret assez verbeux. Il faut se concentrer pour ne pas perdre le fil du récit (entre langage très quotidien et notions métaphysiques), lequel n’évolue guère du point de vue narratif, mais suggère la confusion croissante dans la tête de Kris Kelvin. On entend d’ailleurs ses pensées matérialisées par une voix déformée électroniquement et spatialisée à 360 degrés (un effet sonore qui finit par devenir un «truc»).

Cette façon de compartimenter l’action – le chant, la danse, le texte à suivre sur les surtitres – exige une attention de tous les instants. On en sort un peu lassé, car la musique, aussi savamment orchestrée soit-elle, ne se renouvelle pas suffisamment sur la durée. Pourtant, Dai Fujikura sait entrouvrir de vrais espaces poétiques (l’usage du célesta) et ménager des saillances dramatiques. Mais ces trémolos aux cordes finissent par saturer l’espace sonore. Le matériau musical tourne en boucle, et la vocalité paraît un peu conventionnelle.

Le plus beau rôle est celui réservé à Hari, qu’incarne magnifiquement la soprano Sarah Tynan (sa couleur de voix rappelant la jeune Dawn Upshaw!). L’excellent ténor Tom Randle (Snaut) et le baryton Leigh Melrose (Kris Kelvin) sont eux aussi très impliqués. Saburo Teshigawara (qui apparaît en double de Gibarian) s’appuie sur un trio de danseurs de haut vol (Rihoko Sato, Václav Kunes, Nicolas Le Riche). La gestuelle associée à chacun est très claire, quoique un peu répétitive. L’Ensemble intercontemporain mené par Erik Nielsen brille par sa musicalité.

Ni succès, ni ratage, Solaris se situe donc dans l’entre-deux. Plus resserrée, l’intrigue aurait peut-être gagné en efficacité dramatique, et la musique de Dai Fujikura aurait paru moins redondante dans ses procédés.

Critique: nouvel opéra contemporain de Dai Fujikura mis en scène et chorégraphié par Saburo Teshigawara à Lausanne

«Solaris» ou l’apesanteur en mouvement

Opéra Le compositeur japonais Dai Fujiwara signe une fresque inspirée du célèbre roman de science-fiction à Lausanne. Riche et inabouti