Juin 1816. John William Polidori et Lord Byron résident au bord du Léman, à la Villa Diodati, à Cologny. Ils reçoivent la visite du poète Percy Shelley, de sa fiancée Mary Godwin et de sa demi-sœur Claire Clairmont. C'est l'année sans été que Byron décrira dans son poème Darkness: la pluie ne cesse de tomber. Un soir, à ses convives retenus dans la demeure, Byron propose que chacun s'amuse à écrire une histoire de fantôme. Le résultat reste inespéré: Byron accouche d'une esquisse de scénario qui servira de base à Polidori pour The Vampyre (l'une des sources d'inspiration du Dracula de Bram Stoker). Mary quant à elle, bientôt mariée à Shelley, ne trouve rien jusqu'au 16 juin: cette nuit-là, sous l'effet du laudanum, elle invente le mythe de Frankenstein!

Printemps 2004. Mick Garris, réalisateur quasi attitré des adaptations télévisées de romans de Stephen King, désespère de ne pouvoir tourner pour le cinéma. Il constate que tous les autres cinéastes spécialisés dans le fantastique sont boudés par l'industrie: seuls travaillent de jeunes mercenaires sans expérience qui, venus de MTV ou d'Europe, exécutent les remakes de leurs classiques des années 1970 et 80 (Assaut, Massacre à la tronçonneuse, The Fog, La Colline a des yeux, etc.: tous refaits ces cinq dernières années!). Déprimé, Garris décide d'organiser un repas informel, à la Byron, entre vieux de la vieille, dans un restaurant de Los Angeles. Il lui faut deux mois pour réunir, à la même table, John Carpenter (Halloween, 1978), Larry Cohen (It's Alive, 1975), Stuart Gordon (Re-Animator, 1985), John Landis (Le Loup-Garou de Londres, 1981), Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse, 1975), Don Coscarelli (Phantasm, 1978) et leur héritier mexicain Guillermo del Toro, qui vient de faire entrer le fantastique dans la compétition de Cannes avec Le Labyrinthe de Pan.

Il faut avoir rencontré ou interviewé une fois dans sa vie les cinéastes d'horreur et de fantastique pour découvrir qu'ils sont peut-être les plus équilibrés et chaleureux. La soirée se passe donc merveilleusement. Et soudain, alors qu'un client d'une table voisine se fait servir un gâteau planté de bougies, del Toro lance: «Les Maîtres de l'horreur vous souhaitent un bon anniversaire!» Mick Garris est foudroyé par l'expression. Il souffle: «Nous devons faire quelque chose ensemble.» Les autres: «Trouve l'argent et nous sommes là!»

Par quel miracle Mick Garris, mauvais cinéaste, est-il parvenu à ses fins en initiant l'une des collections télévisées les plus importantes qui soient, y compris pour l'histoire du cinéma? Deux ans après la biture entre anciens combattants dans un troquet miteux où les bougres, trop heureux, ont abandonné 300 dollars de pourboire, Masters of Horror est cité en référence et certains épisodes, de sa première saison, à découvrir bientôt en DVD ainsi que, la semaine prochaine*, au Festival du film fantastique de Neuchâtel, apparaîtront sans doute dans notre liste de Noël des meilleurs films de 2006! Et pourquoi pas de 2007, puisque la chaîne Showtime, qui lance également un Masters of Sci-Fi pour la science-fiction, a déjà commandé une deuxième douzaine d'histoires horrifiques. Nouvelle déclinaison du concept de collection ou d'anthologie célébré autrefois par des programmes comme Au-delà du réel au Etats-Unis ou Série Noire en France, l'idée fait même des petits jusqu'en Italie avec un Masters of italian horror.

Pourquoi un tel succès? Parce que Mick Garris a décroché un sésame: une heure de film pour chaque cinéaste, 1,8 million de dollars chacun, 10 jours de tournage et, pour compenser ces contraintes, la liberté d'expression totale. Avec des droits DVD prévendus, toute perte financière est exclue. D'autant que les réalisateurs, qui se rencontrent désormais régulièrement à Los Angeles, ont profité de l'aubaine pour se libérer. Dans le cadre de Masters of Horror, des cinéastes comme l'Italien Dario Argento, John Landis, Don Coscarelli, Larry Cohen ou Mick Garris lui-même signent leurs meilleurs films depuis des lustres, voire de leur carrière. D'autres réussissent des chefs-d'œuvre, comme John Carpenter, avec l'histoire d'un collectionneur de cinéma à la recherche d'un film qui rend fou, ou Lucky McKee (May), avec une troublante relation femmes-insectes. Et s'il fallait n'en retenir qu'un? Homecoming de Joe Dante (Piranhas, Gremlins)! Son film projeté à Neuchâtel est la plus lourde charge jamais réalisée contre George W. Bush et sa politique de guerre. Ce pamphlet politique ultime est, pour l'instant, le meilleur film de l'année. Petit et grand écrans confondus.

Masters of Horror. En DVD, d'abord à la location, dès le 3 juillet.

*3 épisodes au Festival du filmfantastique de Neuchâtel:«Deer Woman» de John Landis(en sa présence), «Homecoming»de Joe Dante et «Cigarette Burns»de John Carpenter, jeudi 6 juilletdès 22h45 (Apollo 1) et dimanche 9 dès 11h00 (Apollo 2). http://www.nifff.ch