Eric Fottorino. Korsakov. Gallimard, 478 p.

Parmi les plus beaux livres français de cette rentrée, qui décidément n'en manque pas, il faut ranger celui d'Eric Fottorino. Korsakov est un grand roman familial, ample et musical, qui interroge superbement la mémoire et les pouvoirs de la fiction. Le chroniqueur au Monde le fait commencer dans le Bordeaux gris et étouffant des années 60 et s'achever quarante ans plus tard sous le soleil meurtrier de Palerme, avec un détour imaginaire dans le sud tunisien.

François, 9 ans, est un enfant secret qui comprend «des brouillards» quand sa jeune mère dit de lui qu'il est débrouillard. Peut-être parce qu'il n'a pas de père, seulement une grand-mère bigote qui n'a pas voulu de l'étudiant en médecine juif avec lequel sa fille de 16 ans a fauté, et des oncles dont l'aîné est expatrié, le cadet défroqué et le dernier «comme une tante». Le petit porte donc le nom sombre de sa mère, Ardanuit, «le nom d'une lignée de femmes et de déclassés, un nom sans lumière, Ardanuit pour rire et pour pleurer, un nom pour Bordeaux, pour y crever, surtout les étés sans air sous les toits, quand la ville entière décampe sur le Bassin et qu'ils restent là».

La première partie raconte cette enfance lourde de rêves manqués, hantée par un père absent, qui s'achève par le double suicide, le même jour, d'un oncle adoptif pendu et d'un vrai oncle endormi pour toujours à cause des médicaments. Jamais deux sans trois, pense François, qui croit que le prochain à mourir sera lui. Mais c'est une mort joyeuse qui l'attend, grâce au mariage de sa mère avec un ostréiculteur qui l'adopte comme son fils: François Ardanuit s'efface à 10 ans pour renaître François Signorelli, fils de Marcel et petit-fils de Fosco, le flamboyant cavalier des chotts tunisiens.

On retrouve le docteur François Signorelli trois décennies plus tard, établi comme neurologue à Palerme et tenant le journal de sa maladie. En tant que spécialiste de la mémoire, il n'a pas eu de peine à diagnostiquer qu'il est atteint du syndrome de Korsakov, une amnésie de fixation des souvenirs, sorte d'Alzheimer précoce, compensée par un mélange de fabulation et de faux souvenirs. Comme si le remède était dans le mal, le sujet compense ses manques par l'imagination, en s'inventant une vie rêvée. Eric Fottorino fait de cette affection rare la pierre angulaire de son roman sur les aléas de la transmission familiale, qu'il dédie à sa mère et à la mémoire de son grand-père.

«Comment être le père d'un fils, quand on n'a pas été le fils d'un père?», se demande le narrateur. Adolescent puis adulte, il a rencontré à deux reprises ce géniteur dont le drôle de nom, Maman, qui se prononce «comme gitane ou frangipane», l'avait tant troublé enfant. Mais leurs retrouvailles ont été un échec, François Signorelli a chassé son fils et refusé d'épouser Carla, qui œuvrait pour sa réconciliation avec ce Dr Maman auquel elle trouve qu'il ressemble tant. Lui préfère pour sa part s'identifier à son grand-père adoptif «joueur de mots», «navigateur de mirages», «enjoliveur de souvenirs», «chuchoteur de légendes et j'en passe» dont les récits sont tout ce qui lui importe de préserver désormais.

La troisième partie du livre évoque donc les hauts faits de Fosco Signorelli, le cavalier magnifique du désert tunisien, qui fut maire de Gafsa jusqu'à l'indépendance du pays en 1956. Un bref épilogue fait retour à Palerme, pour un finale attendu, où la mémoire affective et le soleil l'emportent définitivement sur les liens du sang et la tristesse native. Korsakov vaut par son souffle lyrique, sa composition en chambre d'échos qui reprend et fait se répondre ses thèmes principaux, enfin par cette ultime échappée belle dans un passé embelli par la rêverie.