Ivo Kummer a déjà consacré près d'un tiers de sa vie à la direction des Journées de Soleure, dont la 41e édition s'ouvre aujourd'hui. Seize années de dévouement sur 46 d'existence. Et pour la seule cause du cinéma suisse! A ce stade, c'est davantage qu'une vocation: un sacerdoce.

Ivo Kummer se réjouit du regain d'intérêt pour les films suisses, grâce à de grands succès de qualité comme Le Génie helvétique de Jean-Stéphane Bron. Un effet qui a sans doute permis d'augmenter le nombre de festivaliers (44 000 l'an dernier). Mais il regrette le peu d'entrées réalisées en général et se prépare à une édition animée. Notamment par la nouvelle politique d'aide fédérale qui se prépare dans les bureaux de Nicolas Bideau, le chef de la section Cinéma à l'Office fédéral de la culture (OFC).

Le Temps: Quel problème récurrent le cinéma suisse expose-t-il aux Journées de Soleure depuis que vous les dirigez?

Ivo Kummer: L'argent. Même si le crédit de la Confédération a progressivement augmenté. Hormis le documentaire qui s'est toujours plutôt bien porté, la fiction est toujours confrontée à l'obligation de tourner avec moins de moyens qu'il n'en faudrait. Et ça se voit à l'écran: il manque toujours quelque chose qui permettrait d'obtenir le film parfait.

– Dans ce contexte, quelle sera la couleur de Soleure cette année?

– La fiction continue à poser problème. Il n'y a aucune continuité dans la production. Les films arrivent par vagues: tous les cinq ans, de nombreux films sortent et puis beaucoup moins durant trois ou quatre ans.

– «Grounding – Les Derniers Jours de Swissair», par exemple, qui sort durant Soleure, arrive avec des méthodes de promotion et un traitement à l'américaine. Est-ce une voie encourageante?

– Le sujet abordé par Grounding, qui sera bien sûr montré à Soleure, est important pour la Suisse, pour notre mémoire. Swissair était une vache sacrée et il est bon que le cinéma n'ait pas peur de la toucher. Par ailleurs, effectivement, le marketing des films suisses est en train de vivre une révolution. Sauf que, là encore, il faut de l'argent. Et de l'expérience. Certains distributeurs ne savent pas encore faire ce travail. Je trouve par exemple que la promotion en Suisse romande de Snow White, le film de Samir, a été un échec total du point de vue du marketing: le scénario et la présence de Carlos Leal au générique étaient des arguments de vente forts. Ils les ont bâclés.

– La promotion fait partie des soucis de Nicolas Bideau. Dans un récent entretien, il a dit le besoin, pour la branche, de «mieux faire savoir que nos films sont «comestibles».

– Je crois que tous les cinéphiles ont remarqué depuis longtemps que le cinéma suisse existe.

– En disant «cinéphiles», vous donnez l'impression de parler d'une élite. Et le grand public?

– Je dis ça parce qu'il ne faudrait pas, dans ces chambardements, oublier les cinéphiles, ceux qui préfèrent un autre style que le cinéma américain mainstream. J'aimerais rappeler que l'argent du cinéma, en Suisse, vient de l'Office fédéral de la culture. Et pas du Département du commerce! Je suis vraiment très curieux de voir ce qui va vraiment changer avec Bideau. Il dit: «Il faut faire une promotion aussi efficace que le M-Budget. Il faut soutenir des projets populaires et de qualité…» Pour moi, ce sont des phrases peu ancrées dans la réalité.

– Populaire et de qualité: est-ce une ambition impossible?

– Je trouve qu'il est très difficile de marier ces deux mots. La richesse du cinéma suisse, c'est plutôt la diversité des genres, des thèmes. Comme un petit biotope: une plante minuscule peut y pousser et s'avérer remarquable. J'ai peur, si on décide de ne produire que cinq fictions populaires et de qualité par an, que cette petite plante n'aura plus d'espace pour apparaître. Il faut des locomotives, à condition que les autres wagons puissent rester accrochés derrière.

– Pour trouver le public, le cinéma suisse ne doit-il pas d'abord combattre son principal complexe: le manque de fierté?

– Absolument. Et j'aimerais encore citer Bideau. Il dit: «L'image du cinéma suisse n'est pas un problème parce qu'il n'existe pas d'image du cinéma suisse.» Ce n'est pas correct. Le cinéma suisse existe et il a une image.

– Laquelle?

– Un biotope, vraiment: il y pousse des choses merveilleuses.

– Par exemple?

– Je suis impressionné par les films qui sortent de nos écoles de cinéma. Surtout à Zurich.

– Les élèves entreront-ils ensuite facilement dans le système?

– Ce sera très difficile.

– N'est-ce pas agaçant, parfois, de défendre le cinéma suisse à Soleure, un lieu plus difficile d'accès que Genève ou Zurich, qui permettraient peut-être d'attirer davantage l'attention?

– Ce n'est pas toujours évident. Cela dit, la ville est à une heure en train de Zurich et à deux heures de Genève. Quand on va à la Berlinale, on ne se plaint pas d'être logé à une heure de métro.

– Plus facile à dire pour les Zurichois que pour les Romands, non? N'est-ce pas dommage pour un festival qui tente de réunir les deux mentalités?

– Les Alémaniques ont besoin de la «légèreté» des films romands. Tout comme les producteurs zurichois de l'esprit libre des Romands. Je m'explique. Là où la mentalité est très différente, c'est qu'un échec, en Suisse romande, n'empêche pas de rebondir: la plupart des producteurs francophones ont fondé des sociétés alors que leurs précédentes avaient coulé. C'est inimaginable outre-Sarine où l'échec est sans appel. Cette différence explique une grande partie des crispations de la branche.

– Les nominations des Romands Jean-Frédéric Jauslin à la direction de l'OFC, de Nicolas Bideau à la section Cinéma, de Mario Annoni à la présidence de Pro Helvetia et de Frédéric Maire à la direction du Festival de Locarno ont-elles, à votre avis, crispé un peu plus les Alémaniques?

– Je ne crois pas. Ils savent que les nouveaux venus sont sous surveillance. Bideau, par exemple, ne peut pas prendre des décisions qui vont à l'encontre de la Suisse alémanique. S'il laisse les gens travailler, il n'y aura pas de problème. J'aimerais beaucoup que les Journées permettent d'en discuter. Pas seulement de Bideau d'ailleurs, mais de l'ensemble de la politique fédérale en matière de culture. Parce que Bideau ne décide rien sans l'accord de Pascal Couchepin ou de Jean-Frédéric Jauslin. Ce qui me rassure, parce que je ne suis pas d'accord avec sa perspective et je ne vais pas me priver d'en dire un mot dans mon discours d'ouverture. J'ai, comme beaucoup, mes points d'interrogation. Avant tout sur la question du «populaire de qualité». Je vais parler de culture. Pas d'une industrie. Le cinéma, en Suisse, est une manufacture. L'idée d'une industrie est absurde: le marché est trop petit.