Les préjugés ayant la peau dure et les courants rétrogrades la cote, la formule de Victor Hugo selon laquelle le Suisse trait sa vache et vit en paix hante encore ce pays. L’image d’une citadelle alpine perdure dans l’imaginaire collectif, consolidée par le succès du Heidi d’Alain Gsponer (3,5 millions d’entrées mondiales) et autres Heimatfilms. A travers les 179 films, dont soixante longs-métrages qu’elles présentent, les 52es Journées de Soleure remettent les pendules à l’heure: «On ne parle pas des Alpes ni des vaches», tranche Seraina Rohrer.

Par ailleurs, le cinéma suisse sort du réduit national. «Le cinéma suisse n’est pas forcément suisse. C’est impressionnant, autant d’histoires situées dans un espace globalisé», précise la directrice de la manifestation. La section Prix de Soleure témoigne de cet appel du large.

Dans Almost There, Jacqueline Zünd brosse le portrait de trois hommes qui, arrivés au terme de leur carrière professionnelle, ont entamé une vie différente: l’un traverse les Etats-Unis en camping-car, l’autre fait la drag-queen en Espagne et le troisième lit des livres aux enfants japonais… Dans Double Peine, Léa Pool s’intéresse aux femmes en prison et à leurs enfants, négligés par le système judiciaire, tandis que dans Impasse, son premier film, Elise Shubs, assistante de Fernand Melgar, va à la rencontre des migrantes et des mères de famille qui n’ont que la prostitution pour boucler les fins de mois.

Loin du pays

I am Truly a Drop of Sun on Earth, d’Elena Naveriani, documente la rencontre d’une prostituée georgienne qui, sortant de prison, s’éprend de Dijé, le Nigérian qui voulait émigrer en Géorgie… aux Etats-Unis. La Vallée du sel, de Christophe M. Saber, suit un jeune cinéaste qui rend visite à ses parents en Egypte et se confronte au fondamentalisme religieux. MIRR, de Mehdi Sahebi, raconte l’expropriation d’un paysan au Cambodge…

Seraina Rohrer attire encore l’attention des festivaliers sur Yvette Z’Graggen – Une Femme au volant de sa vie, portrait d’une écrivaine indépendante et engagée, brossé par Frédéric Gonseth, Quand j’étais Cloclo, ou les souvenirs de Stefano Knuchel d’une enfance dominée par la figure du chanteur, ou encore unerhört jenisch, de Martina Rieder et Karoline Arn, un voyage musical dans les Alpes grisonnes en compagnie de Stephan Eicher et autres gens du voyage.

Goût du voyage

Le goût du voyage n’est pas nouveau en Suisse, comme en atteste la section Histoires du cinéma suisse qui recense quelques «Voyages loin du pays» survenus dès les années 30 quand alpinistes, voyageurs et ethnologues ramènent des images de leurs expéditions tels Der weisse Tod im Hymalaya (1931), de Günther Oskar Dyhrenfurth, Les Nomades du soleil (1954), d’Henry Brandt, ou Safari (1939), de Wilhelm Eggert et Dora Eggert-Kuser. Le périple se conclut par une discussion sur «Voyages loin du pays», hier et aujourd’hui (sa 21, 15h).

Bons sons, bons chiffres

L’invité d’honneur de la 52 édition est le sound designer François Musy, qui a donné leur identité sonore aux images d’Alain Tanner (Requiem), Jean-Luc Godard (Passion), Francis Reusser (Derborence), Maurice Pialat (Police), Xavier Giannoli (Marguerite) ou Jean-Jacques Annaud (L’Ours). Il donne une masterclass, Ecouter le cinéma (di 22, 11h45).

La cinéma suisse a le sourire. Il se renouvelle, il voyage dans le temps et dans l’espace. Et puis il se porte économiquement bien. Les chiffres du box-office le confirment – sans oublier de prestigieuses récompenses internationales. Outre le triomphe globalisé de Heidi, Ma Vie de Courgette a été vendu dans plus de cent pays et court derrière les plus prestigieuses distinctions (Golden Globes, Oscars).

Les Journées de Soleure s’ouvrent avec Die göttliche Ordnung, de Petra Volpe, une fiction retraçant le combat des femmes en 1971 dans la Suisse orientale rurale pour le droit de vote. «Un film qui fait plaisir à voir», sourit Seraina Rohrer.


Soleure. Du je 19 au je 26. www.journeesdesoleure.ch