La couleur de Seraina Rohrer, c’était le bleu, et c’est en muse azurée qu’elle ouvrait les Journées de Soleure. Anita Hugi a choisi le noir et c’est en reine de la nuit qu’elle présente sa première édition. Hormis cette rupture chromatique, l’ancienne directrice et la nouvelle témoignent d’une même passion pour le cinéma et d’un même enthousiasme à le faire découvrir et partager.

L’épicentre du cinéma suisse a toujours été un lieu de rencontres, de dialogues, de débats d’idées. La 55e édition ne faillit pas à la tradition: «Où que je tourne mon regard, je vois du cinéma citoyen», lance Felix Gutzwiller, président de la Société suisse des Journées de Soleure. Il cite en exemple Citoyen Nobel, le portrait de Jacques Dubochet réalisé par Stéphane Goël.

Quant à Anita Hugi, elle commence par lire la première des fiches que le Département fédéral de justice et police a rédigées jadis sur ce «lieu d’intelligence collective» qu’est Soleure. Avec le recul, la paranoïa anticommuniste prête à sourire et les procès-verbaux des gratte-papier peuvent se lire comme un hommage à la liberté de pensée.

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Et encore, ils avaient du mérite, ces fonctionnaires couleur de muraille. Ils devaient se taper des filatures sous la pluie et des heures de dactylographie laborieuse. Aujourd’hui, la technologie a progressé et les GAFA «en savent plus sur nous que nous-mêmes. Maintenant, ce sont des machines qui font le travail», dénonce Alain Berset au cours d’un discours drôle et inspiré. Très en verve, le conseiller fédéral rappelle que «ce qui menace la société, ce n’est pas la diversité, mais l’homogénéité».

Rideau de fer

L’affaire des fiches occupe les esprits ce soir parce que le festival a choisi pour film d’ouverture une comédie de Micha Lewinsky, Moskau Einfach! – littéralement «Moscou aller simple», le sort que réservait la Suisse bien-pensante à tous ceux qui avaient le cœur à gauche. L’action se déroule en 1989, l’année où a éclaté le scandale, où le mur de Berlin est tombé et 35% des Suisses ont voté pour la suppression de l’armée. A Zurich, Viktor Schuler (Philippe Graber), petit policier terne, se persuade que le Schauspielhaus est un repaire de dangereux gauchistes. Son chef l’incite à postuler comme figurant pour La Nuit des rois, de Shakespeare, dirigée par un metteur en scène allemand. Il rase sa moustache de rat et infiltre la troupe. Il découvre que le Rideau de fer est un coupe-feu et que la méthode de Stanislavski n’est pas un tract rédigé par un idéologue russe… Il sympathise avec Odile (Miriam Stein) et se confronte comme de bien entendu au dilemme de l’amour et du devoir.

Le projet de Moskau Einfach! a mis dix ans pour aboutir. Au cours de ces longues années, le sujet a été poli et repoli jusqu’à perdre toute aspérité. Le début est plaisant mais un peu fade, les situations et les gags s’avèrent hautement prévisibles. La caricature des flics pas futés renvoie trop expressément aux Faiseurs de Suisses (1978), de Rolf Lyssy. Le film trouve le bon rythme dès que Viktor monte sur les planches, lorsque la moquerie se double d’une satire du théâtre d’avant-garde.

La scène la plus saisissante est celle où Odile, pour faire plaisir à son papa procureur, chante Gilberte de Courgenay, cette chanson célébrant une icône de la mythologie militaire helvétique, devant un public de vieilles badernes. Chaleureusement applaudie, elle dit quelques mots sur la Suisse qui est belle et qu’il faut chérir puis, dans un crescendo d’enthousiasme patriotique, finit par confondre son auditoire en appelant aux rafles et aux exécutions sommaires des Suisses déviants… La fiction se nourrit de quelques images d’archives, dont Moritz Leuenberger dénonçant le fichage généralisé. Présent dans la salle, l’ancien conseiller fédéral n’a toutefois pas rejoint l’équipe du film sur scène pour l’ovation finale.