Un cri sourd, viscéral. Comme un coup violent dont l'onde de choc rayonne et s'élargit, happant le spectateur dans ses méandres définitifs. Ainsi débute, par un simple «Non!» énoncé à mi-voix ce Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas. Digression vertigineuse sur le refus d'enfanter après l'Holocauste, ce chant de mort adressé à l'impossible progéniture constitue l'un des événements théâtraux de ce début d'année.

D'abord parce que Joël Jouanneau, qui en signe la version scénique au Théâtre de Vidy-Lausanne dès vendredi soir, connaît mieux que personne ce renoncement douloureux. Comme Imre Kertész, bien que pour d'autres raisons, le metteur en scène a choisi de ne pas donner la vie. Et la pudeur avec laquelle il précise cette affinité en dit long sur le caractère intime de son adaptation.

Ensuite parce que ce Kaddish, texte majeur du Prix Nobel de littérature hongrois, se révèle une œuvre d'une densité dramatique prodigieuse. Texte-vortex opposant au cycle naturel de la vie celui, obsessionnel, d'une pensée qui progresse par cercles concentriques. Adolescent à Auschwitz, Kertész a fait de l'écriture la clé de sa survie. Et sa parole de miraculé, soucieuse de tout expliquer, charrie dans un même souffle prolongé présent, passé et avenir, comme si seul le refus de donner la vie pouvait mettre fin à cette fatalité de l'éternel retour.

Pour dire ce cri-là, le laisser grandir jusqu'à s'en enivrer, il fallait un acteur d'une trempe inhabituelle. Soliste de génie, musicien des mots aux maniérismes inouïs, Jean-Quentin Châtelain remonte ce texte-fleuve comme on mène un combat. Timidement d'abord, économisant ses effets pour mieux asséner à la fin de chaque round ses uppercuts lexicaux. Titubant en guenilles rustiques sur la scène nue de Vidy, vague salle de classe au pupitre miteux, l'acteur romand ne perd jamais le fil de cette parole défensive, aussi tortueux soit-il.

«Accent suisse», diagnostique la critique parisienne qui a eu la primeur du spectacle. Il y a de cela, sans doute, dans le ton traînant, dans la musique accidentée de son débit empesé. Mais pas uniquement. Car Jean-Quentin Châtelain ne parle pas ainsi hors de scène. Cette langue qu'il s'invente sous les projecteurs blafards, face aux mots griffonnés à la craie sur les murs de sa retraite, c'est bien celle de ce juif sonné, emporté par la violence de son renoncement initial.

Surprise plus dérangeante encore: l'incongrue démonstration de ses dispositions comiques. Car le texte de Kertész, dans le cynisme de ses notations cliniques, recèle un formidable potentiel humoristique. Sans doute simplement parce que, après les usines de la mort, tel qu'il l'expose dans son Kaddish, et «pendant un bon bout de temps, il n'y aura plus rien de sérieux à prendre au sérieux». Aussi l'on rit, généreusement, emportés par le numéro burlesque du pantin Châtelain. Jusqu'à se retrouver dépourvus, comme abusés par le retour régulier de ce «non!» mortifère.

En séjour dans une maison de repos pour intellectuels, le double de Kertész rumine ainsi, dans cette langue aux détours infinis, le douloureux échec de son mariage, la découverte traumatisante de sa judéité, ou la responsabilité individuelle dans l'horreur tout à fait «explicable» de l'Holocauste. Avec, au bord des lèvres, la rancœur et le rire jaune que lui inspire ce gâchis monumental étalé devant lui comme un cadavre sur la table d'un médecin légiste.

Il faut alors qu'il s'adresse, en un refrain réitéré, à «l'enfant qui ne naîtra pas», pour que ce cirque grotesque s'évanouisse enfin, laissant place à une question bouleversante: «Savoir si tu aurais été une fillette aux yeux bruns, le nez couvert de pâles taches de rousseur, ou bien un garçon têtu avec des yeux joyeux et durs comme des cailloux gris-bleu.» Dans cet instant où son univers vacille, où l'image de l'enfant surgit, impérieuse, pour parasiter sa froide détermination, Jean-Quentin Châtelain trouve des accents blessés à fendre le plus imprenable des cœurs. Et l'on comprend à la fin que ce chant de mort, adressé à ce fantôme-là, n'est que le deuil impossible de sa propre vie mort-née.

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész, théâtre-récit par Jean-Quentin Châtelain, mise en scène de Joël Jouanneau. Du 14 janvier au 6 février, Théâtre de Vidy à Lausanne. Loc. et rens. 021/619 45 45 ou sur http://www.vidy.ch