Livres

La solitude d'une femme hors norme

Isabelle Marrier retrace le destin singulier d’une géante de 2,32 mètres qui suscite, à son corps défendant, une fascination trouble chez tous ceux qu’elle croise. Un roman subtil sur notre rapport contrarié à l’altérité

Le silence de Sandy Allen, c’est d’abord l’histoire vraie d’une femme: celle du titre, une fille quelconque d’un patelin perdu de l’Indiana qui grandit beaucoup, beaucoup trop – 1,87 mètre à 10 ans, 2,32 mètres à 20. L’histoire d’une enfance et d’une adolescence sans habit à sa taille, sans garçon ni ami à ses côtés, scandée par les moqueries et le rejet. Seule la grand-mère, Ma, soutient et supporte cet être étrange et surdimensionné que les passants dévisagent et que les médecins tentent vainement de «guérir».

Le silence de Sandy Allen, c’est aussi l’histoire de l’Amérique, ce pays qui produit des mythes et des normes, et qui valorise en même temps l’uniformité et l’exception. Ainsi, cette Sandy Allen moquée pour sa taille, son poids, sa maladresse, qui agace et rebute parce que incapable de rentrer dans les cases que la nation lui a attribuées (une femme doit être jolie, douce, discrète, petite), devient, au moment où elle se révèle, non pas simplement grande, mais la plus grande, une fierté locale, une célébrité. Le livre des records, créé l’année même de la naissance de Sandy, donne à toutes ces exceptions une existence nouvelle, et plus encore: une raison de vivre – raison au sens de motif, explication a posteriori, destin réécrit à l’aune de leur particularité. Sandy devient donc, en 1975, la plus grande femme du monde, et ce titre change sa vie.

Sous l’œil de Fellini

Le silence de Sandy Allen, c’est aussi la fascination du cinéaste Federico Fellini qui, au faîte de sa gloire, propose à Sandy de venir tourner dans son Casanova. Il faut lire les pages sublimes qu’Isabelle Marrier consacre au maestro et à sa «créature mythologique» qu’est pour lui cette géante américaine, ignorante comme une truite, belle et ensorcelante comme le zèbre que le tout jeune Federico a lavé, bien des années auparavant, à Rimini. Cette femme gargantuesque, ce colosse enténébré, Fellini le transforme en désir ultime d’un Casanova peureux et pathétique, qui, sans doute, figure son double.

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Mais Le silence de Sandy Allen, c’est aussi et surtout le roman de l’anormalité, une subtile réflexion sur le rapport que les individus et les sociétés entretiennent avec l’altérité. Ce qu’Isabelle Marrier parvient à magnifiquement incarner, c’est l’incessant balancement entre la banalité de cette femme et l’unique particularité – cette carrure d’ogresse – qui la singularise et interfère sans cesse dans son rapport au monde et à elle-même. C’est la fascination, souvent cruelle, voire obscène, que les «autres» – ces gens que l’apparence ne distingue pas – éprouvent à sa vue. Dans les parades, au musée, dans les classes, Sandy Allen témoigne de sa dissemblance, soutient les regards et tente de dépasser le stade de l’étonnement ou du dégoût. Sans jamais vraiment y parvenir.

Le silence de Sandy Allen, morte en 2008 à 53 ans, seule et sans le sou, est brisé dans ce beau livre qui donne à cette existence une dimension nouvelle, poétique, «tendant un miroir à notre intime infirmité».


Roman
Isabelle Marrier
Le silence de Sandy Allen
Flammarion, 288 p.

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