commissaire à la pipe

La solitude de Maigret

Le commissaire a sa femme, ses inspecteurs, ses juges, un ami. Mais dans ses explorations humaines et urbaines, au fond, il paraît voué à une perpétuelle solitude

Georges Simenon est mort à Lausanne il y a 30 ans. En cette «année Simenon», proclamée aussi en raison de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l’impérissable commissaire en lisant les 75 romans.

Retrouvez toutes nos chroniques au long de la lecture des Maigret.

Ils ont leur dimanche de libre, et s’ils ne vont pas dans leur petite maison de Meung-sur-Loire, c’est un peu loin, ils s’échappent avec la voiture qu’ils ont récemment achetée – Mme Maigret a appris à conduire. C’est dans L’Ami d’enfance de Maigret, et l’on se doute que le dimanche à la campagne ne sera pas une totale distraction pour le commissaire. D’abord parce que tous les Parisiens ont la même idée au même moment, les routes sont encombrées et les restaurants au vert font flamber les prix pour des repas médiocres.

Surtout, parce que l’assassinat d’une jeune femme que fréquentait ledit ami d’enfance obsède Maigret. Non seulement le crime, mais l’idée insistante que l’ancien camarade de lycée lui ment. Conséquence, pendant ce dimanche qui aurait dû permettre quelque aération physique et mentale, le policier fume et fulmine. Il adresse «à peine» la parole à sa femme et passe la journée enquillant «pipe sur pipe, tassé dans son siège, à regarder farouchement devant lui».

Le rôle central de Mme

L’épisode met en lumière la solitude profonde du personnage de Simenon. On a souligné dans une précédente petite chronique le rôle central de Mme Maigret. Elle est la boussole quotidienne, un peu patronne, amie toujours attendrie après ces décennies de mariage, porteuse d’un cadre de vie – jusqu’aux conseils vestimentaires en fonction de la météo –, oreille attentive dans les rares cas où Maigret parle de son affaire courante, et, c’est encore moins fréquent mais cela arrive, aide durant des enquêtes, ainsi dans Maigret et le fantôme ou Le Fantôme de Maigret.

Il n’empêche. Son créateur insiste souvent sur le silence du mari lorsqu’ils mangent. L’arrivée de la télévision semble animer un peu les repas du soir, quand il est là. Il existe une constante complicité entre les deux, mais au fond, le commissaire demeure seul face à ses criminels, et ses victimes.

Les inspecteurs et «patron»

Bien sûr, il y a les inspecteurs, Lucas, Lapointe, Janvier, le gros Torrence. Les plus proches le connaissent presque aussi bien que Mme, ils savent lire ses silences ou ses gênes. Il les fait travailler à la rude mais se fait bien paternaliste aussi, «mes petits». Pourtant, là aussi, outre la relation d’autorité, c’est un jeu permanent de l’implicite et du silence.

Il faut encore citer Pardon, le médecin chez qui les Maigret viennent manger régulièrement, et vice-versa. Les deux hommes partagent leurs analyses sur leurs humanités respectives, les suspects, les patients. Mais ils se voient trop peu et, à plusieurs reprises, l’auteur signale que son personnage aurait voulu parler d’un cas avec Pardon. Enfin, à quelques occasions, il peut se confier au juge de service.

Un homme en interactions permanentes, mais à la fin seul

La saga Maigret demeure celle d’un homme en constante animation, dans son bureau comme dans la ville, et qui n’en finit pourtant pas de s’enfermer dans sa solitude. Sa manière de s’imprégner du milieu, cette phase «éponge» de l’enquête, le conduit à se sortir de lui-même, se plonger sciemment, et parfois très loin, dans l’univers où s’est situé le drame; puis il traverse sa phase sombre, où il patauge. Où, précisément, il ne faut pas lui parler. Et, à la fin, la victoire sera brève.

Aussi entouré qu’il soit, aussi explorateur social qu’il apparaisse, aussi ancré qu’il devienne dans la réalité urbaine, il ne partage presque rien avec quiconque. Il encaisse le mal qu’il découvre presque chaque jour. Il s’en vante un peu, au motif de l’expérience professionnelle. Mais n’y a-t-il pas un fond de dépit, de désespoir même, chez cet être massif et taiseux sans cesse confronté au pire de ses semblables, si rarement au sublime?

Publicité