Genre: ROMANs
Qui ? Cormac McCarthy
Titre: La Trilogie des confins
Traduit de l’américain par François Hirsch et Patricia Schaeffer
Chez qui ? L’Olivier, 1195 p.

C’ est avec La Route que le très secret Cormac McCarthy a gagné sa notoriété, en s’imposant enfin aux yeux du grand public comme l’une des plumes les plus magistrales de son pays. Prix Pulitzer en 2007, cette fable apocalyptique s’est vendue à deux millions et demi d’exemplaires aux Etats-Unis, un succès qui s’est ensuite confirmé à travers toute la francophonie.

Avant le triomphe foudroyant de ce roman, les aficionados de McCarthy n’étaient pas très nombreux et ils y ont retrouvé toutes ses hantises: la violence, la solitude, le sentiment d’abandon dans des contrées souvent dévastées, le silence tragique des dieux face aux lamentations de personnages désemparés, la victoire du Mal sur le Bien. Et si La Route a eu un tel écho, c’est parce que ce livre est le révélateur d’une inquiétude collective à laquelle il donne forme dans le creuset d’une histoire qui ressemble à une parabole.

Avare de confidences, enfermé dans sa tour d’ivoire – il se cache au nord de Santa Fe et tourne le dos aux micros –, le sphinx McCarthy a publié son premier roman, Le Gardien du verger , en 1965. On a alors salué un épigone de Faulkner et ses livres suivants ont parfois déconcerté les lecteurs avec leurs longues phrases litaniques, scandées au métronome, sifflant comme des lassos par-dessus les paysages chaotiques d’une Amérique réduite à quelques déserts et à un dédale de canyons ténébreux. Cette prose si singulière et les démons qu’elle débusque, on les retrouve dans un monument édifié entre 1992 et 1998: La Trilogie des confins , une épopée pour des temps barbares dans une Amérique défunte qui vient d’être rééditée en un seul volume aux Editions de L’Olivier.

Unissant en un même élan les forces destructrices de la nature, la magie du monde animal, les secrets de l’intimité, la violence des instincts et la marche de l’Histoire, McCarthy y met en scène des garçons perdus qui écument des terres sauvages à cheval, au fil des années 1950. Où vont-ils? Vers le néant. Comme les deux héros de La Route , ils semblent être les marionnettes de quelque tragédie antique et leurs aventures tiennent du western métaphysique, de la chevauchée fantastique, du road movie théologique, un mélange d’ Easy Rider et d’imprécations bibliques.

Dans le premier volet du triptyque, De si Jolis Chevaux , deux copains de 16 ans, John et Lacey, quittent leur village du Texas, traversent des paysages brûlés par les vents et galopent vers le Mexique, en quête d’une terre promise: pendant cette cavale, ils croient pouvoir accorder leurs rêves à la musique des lointains mais ils ne rencontreront que l’adversité, la brutalité policière, les embuscades, l’hôpital, la prison, les tortures infligées par les autres détenus, rien que cette poussière du malheur qui colle aux sabots de leurs chevaux.

Dans le second volet, Le Grand Passage , c’est un autre jeune baroudeur, Billy, qui saisit les rênes. Il vient de capturer une louve et décide de lui rendre sa liberté en la ramenant sur le lieu de sa naissance, un Mexique moyenâgeux, ravagé par les fauves et les hors-la-loi. Quand il s’en retourne au Texas, il découvre une maison vide et les cadavres de ses parents, abattus par des voleurs. Avec son frère Boyd, miraculeusement rescapé de la tuerie, Billy remonte en selle, à la poursuite des assassins, et c’est un nouvel enfer qui s’ouvre devant ces deux desperados, des personnages beckettiens escortés par une gamine en haillons et par un chien squelettique sorti d’une toile macabre de Goya.

Quant au dernier volet, Des Villes dans la plaine , on y voit Billy enterrer son frère puis s’engager comme vaquero dans un ranch en compagnie de John Grady, un as du rodéo au visage balafré. Leur amitié, les deux garçons la scelleront à ciel ouvert, dans le tumulte des estancias , jusqu’à ce que John Grady s’entiche au fond d’un bordel mexicain d’une prostituée épileptique échappée d’un taudis du Chiapas. Pour l’arracher à son maquereau, il finira par se sacrifier, au terme d’une scène sanguinaire – poignard contre poignard, dix pages hallucinantes de sauvagerie.

De part et d’autre du Rio Bravo, entre un Texas bouseux et un Mexique encore plongé dans le cauchemar de la guerre civile, les personnages de La Trilogie des confins resteront «prisonniers d’un abîme de solitude» et ne cesseront, le pied à l’étrier, de se ruer à bride abattue vers le pire, vers leur propre damnation. Mais il y a aussi, autour d’eux, l’éblouissante magie des grands espaces: ces trois romans de McCarthy sont mitraillés d’images poétiques fulgurantes, surgies des pierres et des déserts, des horizons calcinés, des arbres tordus par le vent. Une magistrale symphonie cosmique tandis que, dans le ciel vide, tournoient de funestes rapaces «en un lent carrousel de crêpe noir».

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Poème en forme de dédicace

à la fin du volume

«En vieillissant Je serai ton enfant Porté par toi Et toi tu seras moi. Le monde froidit L’impie fait rage L’histoire est dite Tourne la page»