Tim Winton. Angelus. Trad. de Nadine Gassie. Rivages, 330 p.

Longue natte tressée dans le dos. Regard inquiet. Ecriture tranchée net, comme une danse de scalp. La voix de l'Australien Tim Winton est inimitable. On la reconnaît à sa pulsation, à son tempo saccadé, à ce rythme binaire où se télescopent ombre et lumière, tempête et apaisement. Avec, à l'horizon, des promesses de cavales, des routes qui parfois tournent court et parfois se laissent caresser par les vents du large - l'appel des lointains. «L'Australie, dit Winton, est une île immense où l'on peut toujours se perdre. Elle garde quelque chose de menaçant, chargé de peurs ancestrales. Quand je regarde le ciel, le désert, la mer, je pense à l'infini de l'imagination.»

Né en 1960 à Perth - sur la côte occidentale -, traduit en une douzaine de langues, deux fois sélectionné pour le Booker Prize, l'auteur de Cloudstreet et de La Femme égarée (publiés chez Rivages) est un romancier dont les personnages marchent toujours «par-dessus le bord du monde»: ils s'escriment à briser leurs chaînes pour passer les frontières, enjamber les murailles du quotidien. Elles sont épaisses, ces murailles, et souvent effrayantes, dans les dix-sept nouvelles d'Angelus, où Winton revient arpenter ses territoires favoris: le no man's land des âmes. La plupart de ces nouvelles se situent à Angelus, un petit port de pêche qui porte mal son nom parce que le diable y sonne le glas des espérances. Dès le premier récit, on sait donc qu'il faut fuir Angelus, comme ces deux garçons qui décampent dans leur Combi pétaradant parce que, disent-ils, «on devient barjo, ici».

Composées à la Villa Médicis - où Winton a été résident -, ces nouvelles mettent souvent en scène des couples qui vont se disloquer. Mais il leur reste assez de temps pour débobiner le film qui remonte à leur première rencontre, déjà lourde de malaises et de malentendus. «La vie continue, disent les gens; mais j'en doute. Elle revient sur ses pas, plutôt», écrit Winton. C'est ce ressac, ce jeu des flash-back, ce rebond des souvenirs vers la ligne de départ qui fait son originalité. Et sur cette ligne-là, il y a des destins déjà gâchés, l'échec qui se profile parce qu'on a un père trop violent, qu'on a aimé une fille qui n'était pas faite pour ça, qu'on a manqué un virage, ou qu'on a épousé un mec au cœur de pit-bull.

L'un de ces monstres, dans la nouvelle la plus violente du recueil («Le tournant»), croit que sa femme Raelene le trompe et il la tabasse dans leur caravane sordide. Sur la table de nuit brille le petit dôme d'une boule à neige qu'il suffit de secouer pour que s'envole «une tempête de colombes»: Raelene la saisit, s'y agrippe, et ce sera comme une victoire au cœur de ses ténèbres. «Dans la boule, il neigeait des oiseaux tandis que la caravane tremblait, des oiseaux comme des étoiles», écrit Winton, en nous laissant imaginer un dénouement.

Mais il arrive parfois que ses héros s'épaulent, par solidarité face à la détresse. Ecoutons la compagne de Vic, un garçon qui en bave passablement: «Nous avons en commun l'impression d'avoir vécu en état de siège. Tous les deux nous connaissons la peur que l'on vous transmet et la lassitude engendrée dans un monde borné. Quand Vic et moi nous nous sommes rencontrés, nous émergions l'un et l'autre d'un état de vigilance et je crois que nous nous sommes libérés l'un l'autre. Raison pour laquelle je ne le laisse pas tomber.» Comme si ces deux êtres jouaient en tandem leur survie réciproque... Cette survie, Winton l'orchestre en racontant comment on tente de s'échapper du crachin d'Angelus. Et comment les rêves, si dérisoires soient-ils, peuvent corriger les mauvais coups du sort.

Parce qu'ils sont pétris dans la même langue incandescente, et qu'ils se nouent sur une poignée d'obsessions, ces dix-sept récits forment une mosaïque très cohérente, en donnant de l'Australie provinciale une vision terriblement sombre: un pays où les mômes ont parfois un fusil chargé entre les mains... L'art de Winton consiste à les empêcher d'appuyer sur la gâchette. Et à les serrer dans ses bras, pour qu'ils oublient que «le monde est un lieu de fourberie».