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«Nous sommes tous des migrants»

Mohsin Hamid a grandi entre le Pakistan, l’Angleterre et les Etats-Unis. De retour à Lahore, il revendique ses multiples cultures. Et signe, avec «Exit West», une fable inspirée sur la migration

Mohsin Hamid est de ces écrivains qui cherchent la bonne idée formelle pour tourner ensuite tout autour la pelote de leur récit. En 2007, il a frappé les esprits avec un roman serré et prenant, L’Intégriste malgré lui (The Reluctant Fundamentalist), le monologue d’un jeune Pakistanais revenu des Etats-Unis où il menait une vie «100% américaine» jusqu’à ce que le 11-Septembre balaie ses rêves d’intégration. Dans Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante (How to Get Filthy Rich in Rising Asia), l’écrivain anglo-pakistanais parodiait les manuels de développement personnel pour questionner les assertions globalisantes.

Avec Exit West, il fait le choix risqué mais parfaitement maîtrisé de la fable et du réalisme magique. Si la tragédie des migrants qui risquent leur vie pour échapper aux bombes cherchait encore un roman, ce serait celui-ci. Mais, et c’est l’originalité du projet de Mohsin Hamid, il adjoint au périple de ses personnages une réflexion sur ces autres voyages, sorte de don d’ubiquité pour tous, que nous permettent de faire, en tout temps et en tous lieux, les outils numériques.

Charmes du conte

On ne connaît pas le nom de la ville, ni le nom du pays où Nadia et Saïd se rencontrent et commencent à s’aimer. Cette omission installe d’emblée les charmes du conte. Même si l’ambiance n’est pas à l’émerveillement: «leur ville n’a pas encore connu de belligérance majeure, juste quelques fusillades et d’occasionnelles voitures piégées qui vous laissent dans la poitrine la même réverbération subsonique que les haut-parleurs d’un concert public». La violence, pour être tenue encore à une certaine distance, menace à tout instant de déferler et de transformer le quotidien en enfer.

Mohsin Hamid opte pour ce ton distancé de la fable où les événements s’enchaînent de façon inéluctable. La froideur peut menacer ce genre d’exercice mais l’auteur l’écarte en choisissant très précisément les détails qui font de Nadia et de Saïd des personnages vibrants. «Saïd a remarqué que Nadia a un grain de beauté sur la joue, un ovale de couleur caramel qui parfois, rarement mais non jamais, palpite à l’unisson de son pouls.» Déjouant les stéréotypes, Nadia porte un long caftan noir qui la couvre du cou jusqu’aux orteils mais ne prie pas. La burqa est un moyen de tenir les harceleurs à distance. Elle a quitté sa famille et vit seule. Saïd travaille dans une agence de publicité, il porte la barbe, qui ressemble en fait plus à un duvet. Il prie, lui. Célibataire, il vit chez ses parents, comme la plupart des jeunes de son âge. Nadia et Saïd se rencontrent dans un cours de formation continue en marketing.

Restaurant chinois

Regards, sourires en peu tendus, premier café, premier dîner dans un restaurant chinois, rires. Ce n’est pas l’idylle qui intéresse Mohsin Hamid mais la façon dont la violence guerrière impose ses lois jusque dans l’intimité des êtres. Car ce début d’histoire, nourrie par quantité de SMS et de toutes sortes de missives numériques, n’aura qu’à peine le temps de s’esquisser. Il faut fuir, quitter le pays et la violence qui rend la vie impossible.

A ce moment-là du roman, avec passablement de culot, Mohsin Hamid fait intervenir «les portes», sorte de rectangles noirs d’où s’échappe un halo sombre. Ces portes surgissent n’importe où et permettent de passer d’un lieu de violence à un lieu d’accueil possible. Après avoir payé un passeur qui leur a promis de les mener à l’une de ces portes, le jeune couple s’engouffre dans la pénombre et ressurgit dans des toilettes publiques sur une plage de Mykonos, en Grèce. Le maillage narratif tissé par l’auteur permet ce saut dans la magie, cette ellipse. D’autres portes les mèneront en Angleterre puis en Californie, dans des camps de réfugiés menacés par les armées des pays d’accueil et des milices de citoyens anti-réfugiés. La fable est sombre mais pointe des éclaircies possibles.

Pop-corn et dessins animés

Mercredi, Mohsin Hamid était à Paris pour la sortie de son roman dans la traduction française signée Bernard Cohen. Né à Lahore, il a suivi à 3 ans ses parents à Stanford en Californie où son père préparait une thèse. Sa mère travaillait dans l’une des premières entreprises technologiques de ce qui allait devenir la Silicon Valley. «Mon père travaillait sur sa thèse à la maison. Quand je rentrais de l’école, il me faisait des pop-corns et regardait des dessins animés avec moi. Dès l’enfance, j’ai vu mes parents inventer leurs rôles sans tenir compte des missions soi-disant dévolues aux hommes ou aux femmes», se souvient l’écrivain dans le foyer de l’hôtel où il séjourne. Retour au Pakistan à 9 ans et pour l’adolescence puis départ pour Londres puis, jeune adulte, de nouveau les Etats-Unis, où il étudie à la fois l’écriture créative avec Toni Morrison et Joyce Carol Oates et le droit à Harvard.

Un «hybride»

«Je suis un hybride, un bâtard culturel et je le revendique. Après le 11-Septembre, on me sommait de choisir entre mes cultures occidentale et asiatique. J’ai refusé de le faire. Je suis le mélange des deux. J’ai imaginé ce qui arriverait à quelqu’un qui aurait accepté de choisir l’une de ses cultures au détriment de l’autre. C’est comme cela qu’est né L’Intégriste malgré lui.» Depuis huit ans, Mohsin Hamid est rentré à Lahore, principalement pour être proche de ses parents et permettre à ses enfants de grandir avec leurs grands-parents.

Aucun de ces deux mondes ne confronte la question de l’impermanence, du temporaire de toute vie humaine. Or c’est en considérant notre impermanence que peut naître la compassion envers soi-même et les autres

Pour Exit West, tout est parti de cette idée des portes. «Je me suis demandé à quoi ressemblerait un monde où chacun pourrait circuler librement. Je suis frappé par la façon dont notre époque veut croire coûte que coûte que l’humain et les choses sont éternels. L’impermanence est occultée. Pour la première fois, nous n’enseignons plus aux générations futures qu’elles vont mourir ni les stratégies pour trouver de la beauté et de l’optimisme face à cet inéluctable. Au lieu de cela, nous assistons à une coupure entre un monde non religieux et un monde religieux. Le monde non religieux pourrait aborder la question de l’impermanence de façon non religieuse, mais il préfère l’ignorer tout bonnement et céder au marché l’anxiété que cette attitude suscite. Le marché a besoin de l’anxiété pour vendre ses produits. Le monde religieux, lui, se politise radicalement et fait passer le groupe avant l’individu. Aucun de ces deux mondes ne confronte la question de l’impermanence, du temporaire de toute vie humaine. Or c’est en considérant notre impermanence que peut naître la compassion envers soi-même et les autres.»

Les personnages d’Exit West sont nés de ce regard-là. Et si Nadia et Saïd deviennent des migrants en traversant les continents, Mohsin Hamid souligne que d’autres exils se produisent dans une vie. «Nous sommes tous des exilés de notre enfance», lance l’écrivain. «Une personne âgée qui ne reconnaît plus la société où elle a vécu sa vie d’adulte ou son quartier ressent un sentiment de perte, elle est en deuil de quelque chose. Nous sommes tous des migrants. Pour atteindre la liberté de vivre où nous le voulons, il faut retrouver de l’optimisme face au futur, cette confiance dans les générations qui suivront. Il faudra peut-être encore quelques siècles, mais cette liberté paraîtra un jour évidente.»


Mohsin Hamid, Exit West. Traduit de l'anglais (Pakistan) par Bernard Cohen

Grasset, 208 p.

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