témoignage

«Nous sommes nés lorsque l’Etat s’est effondré!»

Galina Tunina est une des âmes de la troupe Fomenko. Avec Polina Koutiépova, autre actrice fondatrice, elles racontent les débuts et l’esprit du lieu

«Tout est parti de l’Institut Gitis, une des cinq grandes écoles de théâtre de Moscou. Piotr Fomenko était notre formateur et il a trouvé notre volée, celle de 1988 à 1993, si motivée qu’il a décidé de fonder une troupe qui applique ses fondamentaux: l’amour du texte et l’amour du comédien, dans la logique de Stanislavski. 1993, c’était la période la pire pour débuter une aventure artistique. L’Etat venait de s’effondrer, les petits vieux mouraient de faim. Et pourtant, notre théâtre a relativement vite rencontré son public, ici et à l’étranger. On a joué dans divers lieux, en nomades pendant trois ans, puis on a trouvé un cinéma désaffecté qui est devenu notre Q.G.»

«On aime raconter des histoires, traduire en scène l’esprit d’un auteur. On s’imprègne de sa quête, celle de Tolstoï, de Tourgueniev, d’Ostrovski, mais aussi celle de Shakespeare, Joyce, Faulkner ou Ionesco, et on y ajoute notre fantaisie. On appelle ça «les études»: dans Le Bonheur conjugal, le moment du thé où Alexei Kolubkov utilise la nappe comme serviette de table et se la noue autour du cou, a été trouvé lors de ces études, qui sont des moments d’improvisation en lien avec la situation. Il ne s’agit pas d’imaginer des séquences inédites, mais de traduire par des attitudes physiques l’état d’esprit du personnage. Comme Sergueï noue aussi la nappe autour du cou de Macha, sa future jeune épouse, on peut imaginer qu’il l’associe à lui, voire qu’il la lie…»

«Bouger tout le temps»

«Ce que nous avons appris en vingt-trois ans? Le besoin de continuer, car Fomenko a une exigence de recherche permanente, il nous oblige à bouger tout le temps. L’idée de monter Ulysse de James Joyce au théâtre, c’était une audace incroyable. D’un côté on a tous dit «oh! ma mère» et de l’autre on a tous trouvé génial d’oser ce coup de poker. En vingt ans, on a aussi appris la patience, le pardon. Et le soutien. En mars dernier, un des nôtres, Yuri Stepanov est mort dans un accident de voiture. On a dû se soutenir pour dépasser cette perte, la première disparition d’un membre de la famille Fomenko.»

«Notre rôle social? Outre la restitution de la pensée des auteurs, qui restent des phares très observés dans la culture russe, nous nous fixons aussi pour mission de sauvegarder les notions d’espace et de temps, des notions balayées par la rapidité de la nouvelle société menée par l’argent.»

«On est fiers de notre parcours et du nouveau théâtre que le maire nous a offert. Heureux de rendre le public heureux. On a l’habitude de dire que nous proposons un théâtre qui parle des gens à travers des gens. Certes, le pays connaît de grosses difficultés entre la violence et les disparités économiques, mais on continue de se dire entre nous que l’art ne peut se faire qu’en Russie, qu’il faut le vendre aux Etats Unis et qu’on se repose en Europe!»

Publicité