Le Temps: Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris l'annonce de destruction des bouddhas par Mollah Omar?

Paul Bucherer-Dietschi: J'ai été extrêmement touché par cette affaire. En 1998, j'avais participé à des travaux de réparations sur le grand bouddha de Bamiyan. De l'eau s'était infiltrée dans la pierre, elle avait commencé à attaquer les fresques situées au-dessus de la tête des statues. Cette opération de restauration avait été financée par une section du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

– Cette atteinte au patrimoine afghan constitue-t-elle une surprise pour vous?

– En novembre 1998, il y avait déjà eu une destruction partielle. Un commandant local des talibans avait cassé la tête du petit bouddha. Mais il avait été sanctionné pour cela. Mollah Omar avait dénoncé cet acte. Il avait appelé à la protection des monuments de toutes origines et interdit la vente d'objets à l'étranger. Je pensais donc que les bouddhas seraient en sécurité.

– Comment expliquer ce revirement?

– C'est une réaction aux sanctions internationales. Le pays souffre actuellement d'une grande sécheresse et d'un froid extrême dans l'ouest et le nord. Je conçois cette destruction comme un appel au secours. L'Afghanistan a demandé au monde de l'aide humanitaire mais il n'a presque rien reçu. Les talibans se sont donc demandé ce qu'ils pouvaient faire pour capter l'attention de l'opinion publique.

– Comment jugez-vous l'attitude de la communauté internationale?

– Tout le monde se focalise sur la présence, sur le territoire afghan, du terroriste Oussama Ben Laden. Mais il faut comprendre qu'il y a surtout un peuple entier qui est en train de mourir à cause du froid et de la faim. Pour moi, la destruction des bouddhas est une perte terrible. Mais c'est fait, et nous ne pouvons pas revenir en arrière. J'espère que cet événement conduira à une reconnaissance de la souffrance du peuple afghan et pas seulement à une stigmatisation du régime. On ne peut absolument pas légitimer l'action des talibans, mais on peut envisager cette destruction comme la solution de la dernière chance. Il faut lire cette situation avec les yeux d'un peuple qui vit en guerre depuis vingt ans. Je suis sûr que, s'il y avait eu des tentatives de discussion avec les Afghans, cette destruction n'aurait jamais eu lieu. Nous, les Européens, sommes partiellement responsables de cette destruction.

– Dans son édition du 11 mars, The Observer dénonçait un important trafic d'objets d'art afghans vers l'Occident...

– En Afghanistan, presque tout le monde dilapide le patrimoine. Les soldats organisent des fouilles clandestines. Il n'y a pas de réel gouvernement, le pays est sous la tutelle des petits chefs locaux qui s'enrichissent grâce à la contrebande.

– Il reste encore un doute sur la destruction effective des bouddhas...

– Je crois qu'ils sont malheureusement détruits. Le communiqué publié hier par l'Unesco semble d'ailleurs le confirmer. Mais, jusqu'à dimanche soir, moment de mon dernier contact avec le gouvernement taliban, personne ne savait exactement ce qui se passait dans la région de Bamiyan.