Critique: Ekaterina Semenchuk et Helmut Deutsch à Lausanne

Somptueux bouquet de mélodies russes

Ekaterina Semenchuk fait partie de ces voix naturellement opulentes qui vous procurent un sentiment de bien-être à leur écoute. La mezzo-soprano russe donnait un récital vendredi soir à la salle Paderewski (Casino de Montbenon) à Lausanne. En présence d’un public hélas clairsemé, mais très enthousiaste, elle a chanté un bouquet de mélodies russes aux côtés du pianiste Helmut Deutsch.

Cette soirée, financée grâce à la Fondation Leenaards, était l’un des événements du Mont musical de Lausanne. Ce festival, piloté par le pianiste Christian Chamorel, fait la part belle au lied et à la musique de chambre. Christian Chamorel ayant étudié auprès de Helmut Deutsch à Munich, celui-ci a accepté de donner un concert avec l’une des mezzos russes actuellement les plus en vue sur la scène lyrique. Ekaterina Semenchuk, âgée de 38 ans, se produit au Festival de Salzbourg (elle fut Eboli dans Don Carlo avec Kaufmann et Harteros en 2013) comme à la Scala de Milan (Aïda, Il Trovatore).

Le récital donné vendredi soir était la première rencontre sur scène entre ces deux forces de la nature. Car on ne peut qu’admirer l’intensité avec laquelle Ekaterina Semenchuk et Helmut Deutsch – splendide accompagnateur! – ont empoigné des mélodies très inspirées.

D’emblée, la belle voix ample d’Ekaterina Semenchuk séduit par ses couleurs chaudes. La conduite de la ligne, la beauté du legato, l’art de varier les inflexions au sein d’une même mélodie rendent son chant constamment expressif. Elle sait aussi alléger son timbre et chanter à mi-voix (ce qui n’est pas le cas de toutes les cantatrices russes), ou apporter une note d’humour burlesque, comme dans l’irrésistible Kozel (Le Bouc) de Moussorgski. La mezzo libère de riches harmoniques, prompte à décocher des aigus qui ne sont jamais stridents. Elle contrôle son instrument vocal dans une salle plutôt petite, alors qu’elle chante régulièrement sur de grandes scènes.

Trémolos vibrants et lumineux

A titre d’exemple, la première romance de Tchaïkovski, My sidely s toboy op. 73/1 (Nous étions assis tous deux), illustre sa façon de varier les climats. Cette mélodie commence sur un ton serein pour soudain s’obscurcir vers des accents tourmentés. La romance suivante, Zabyt tak skoro (Oublier si vite), bascule également d’un climat à l’autre, rêverie au début, suivie d’un épisode dramatique ponctué par une accélération subite au piano. La voix d’Ekaterina Semenchuk devient alors somptueusement pleine.

La mezzo fait valoir ses magnifiques graves poitrinnés dans le poignant Notch op. 73/2 (La Nuit) de Tchaïkovski. Par opposition, la nuit dépeinte par Moussorgski ( Notch ) est beaucoup plus scintillante: la voix y flotte sur des trémolos vibrants et lumineux, afin de suggérer l’ivresse amoureuse. Les mélodies de Rachmaninov sont pareillement belles, comme le célèbre Ne poi, krasavitsa, pri mne op. 4/4 sur un poème de Pouchkine. Le récital s’achève sur des accents passionnés : Ekaterina Semenchuk fait rougeoyer sa voix de tous ses feux dans Vessenie vody op.14/11 (Eaux printannières) de Rachmaninov. Ce répertoire lui va comme un gant, magnifié par l’accompagnement de Helmut Deutsch, dont le piano déploie une vaste palette de couleurs.