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Une bonne nouvelle, selon James Salter, doit «posséder trois qualités essentielles: style, structure et autorité».
© Ed Betz, File / AP Photo

LIVRES

Sonder les cœurs à l'épreuve du temps

James Salter est passé maître dans l’art de saisir l’ordinaire avec légèreté et élégance. Un recueil posthume rassemblant vingt-deux de ses nouvelles atteste notamment de son talent à débusquer les non-dits et les rancœurs quand l’amour bat de l’aile

Visage à la Paul Newman, fine toison blanche, ambiances à la Nabokov, écriture en habit de gala – un modèle d’élégance –, James Salter s’est éteint à 90 ans en juin 2015, laissant ces quelques mots en guise d’épitaphe: «L’homme a la chance d’avoir inventé le livre. Sans ça, le passé disparaîtrait complètement, nous serions abandonnés sans rien, nous serions nus sur terre.» Des livres, l’auteur d’Un sport et un passe-temps et d’Un bonheur parfait en aura signé seulement une dizaine, sans encombrer, en prenant le temps d’affûter une prose où l’on reconnaît son doigté d’ancien pilote de chasse de l’US Air Force qui avait tutoyé la mort dans le ciel de Corée. De quoi lui inspirer cette maxime cinglante: «Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts.»

L’écume des jours

Ces mots pourraient résumer les vingt-deux nouvelles rassemblées dans un recueil posthume, Last Night, des histoires où il ne se passe presque rien mais qui saisissent merveilleusement l’air du temps, l’éphémère, l’écume des jours – entre l’Amérique, l’Asie, la France, l’Espagne et l’Italie. Et pourtant, malgré cette légèreté que revendiquait Salter, on a l’impression que son écriture va toujours à l’essentiel. Surtout lorsqu’il parle des couples et des amours qui battent de l’aile, un de ses leitmotivs.

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De ces couples en disgrâce, le nouvelliste ne s’approche jamais de trop près, préférant esquisser des silhouettes où, entre chien et loup, dans la pénombre, on devine frustrations et ressentiments, désillusions et rancœurs conjugales. Voilà pourquoi la forme brève – tout dire en quelques phrases – convenait si bien à celui qui admirait tant Tchekhov. Une bonne nouvelle, disait-il, doit «posséder trois qualités essentielles: style, structure et autorité».

Confidences d’une baby-sitter

Et pour cerner un caractère à la volée, Salter reste un maître. Exemple: «Comme une lame de fond, le passé l’avait submergé, non pas sous sa forme vécue, mais tel qu’il s’était inscrit dans sa chair.» Quant à la littérature, elle est là, elle aussi, en voix off. Pour ce couple qui lit toujours quelques pages d’Anna Karénine après leurs ébats amoureux. Pour ces Américains qui déambulent à travers Barcelone sur les traces des artistes qui l’ont célébrée – de Paul Morand à Antonio Gaudi. Et, dans d’autres nouvelles, on écoutera les confidences d’une baby-sitter traquée par un pornographe avant de courir au secours d’une cavalière qui, après une chute de cheval, voit son passé défiler en accéléré, comme si elle allait mourir.

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Et s’il revient aux relations amoureuses, Salter a toujours une petite phrase qui fait mouche: «Les femmes tombent amoureuses quand elles commencent à vous connaître. Pour les hommes, c’est exactement l’inverse: quand ils finissent par vous connaître, ils sont prêts à vous quitter.»

Dîner avant de trépasser

Lorsque la plume de l’Américain prend la clé des champs, on passe du Harry’s Bar de Venise au Crazy Horse de Paris où la nudité des danseuses semble «les rendre immortelles». Quant à la nouvelle qui donne son titre au recueil – Dernière nuit – c’est une histoire d’adieu entre un traducteur et son épouse, tellement malade qu’elle a décidé d’en finir. Après un ultime dîner au restaurant, il a promis de l’aider à mourir. La seringue est prête, sauf que les choses ne se passeront pas comme prévu… Posant sur le monde un regard de moraliste souvent désabusé, capable d’évoquer une existence entière en quelques pages, Salter vise toujours juste. Comme à l’époque où il affrontait les Mig soviétiques aux commandes de son F-86, pendant la guerre de Corée.


James Salter, «Last Night», traduit de l’anglais (américain) par Anne Rabinovitch, Lisa Rosenbaum et Marc Amfreville, L’Olivier, 350 p.

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