Pierre Du Bois, La Guerre du Sonderbund, Alvik Editions, 208 p.

C'est quasiment une première. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le seul conflit armé entre Confédérés de l'histoire n'avait fait l'objet d'aucun ouvrage de synthèse en français depuis 1850! Un long silence éditorial que rompt aujourd'hui Pierre Du Bois, professeur à l'Institut universitaire des hautes études internationales de Genève avec la publication de La Guerre du Sonderbund. A des lieues de la Suisse prospère et consensuelle souvent évoquée à propos du XIXe siècle, l'auteur compose ici le portait d'une nation violente et chaotique.

Laboratoire des révolutions européennes, la Confédération apparaît au fil des chapitres comme le lieu où se vident tous les conflits, qu'ils soient confessionnels, politiques ou sociaux. Un climat quasiment insurrectionnel qui va entraîner les deux parties en présence à trancher leurs différends au son des canons. Prévisible, mais irrémédiable, le conflit qui se dessine depuis la crise ouverte de juillet 1847 entre les sept cantons conservateurs ralliés au Sonderbund et les autres membres de la Confédération n'aura pourtant pas les conséquences qu'on pouvait craindre. «Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre», la Suisse ressortira en effet de la guerre plus forte qu'elle n'y était entrée.

Samedi Culturel: Comment expliquer qu'un tel événement n'ait pas suscité davantage d'intérêt de la part des historiens?

Pierre du Bois: La guerre du Sonderbund reste un épisode tragique dans l'histoire de notre pays. Sur le moment, il a suscité pléthore de commentaires. Puis l'émotion est retombée et le silence s'est installé. Dans un sens, c'est assez facile à comprendre: pour les cantons du Sonderbund, cette défaite est longtemps restée un traumatisme. Le genre d'événement difficile à dépasser, qu'il semble plus facile d'oublier que de comprendre. Et dans le camp des vainqueurs, je pense que l'on n'avait pas forcément envie de remuer le couteau dans la plaie.

– A priori, vous n'êtes pas un spécialiste de la période. Pourquoi vous être intéressé à cet épisode?

– Le moteur principal a été la passion. Il est vrai que je suis plutôt spécialisé dans l'histoire de la seconde partie du XXe siècle, mais il y a quelques années, j'ai eu l'occasion de participer à un colloque international consacré à la situation européenne en 1848. Pour la circonstance, j'avais préparé une petite intervention. Je me suis piqué au jeu et le sujet ne m'a plus lâché.

– La Suisse dont vous faites le portrait semble littéralement exsangue…

– C'est ce qui m'a le plus frappé. En me plongeant dans la documentation de base, j'ai découvert une réalité très éloignée des images d'Epinal qu'on a en tête à propos du XIXe siècle. Au lieu d'un pays pacifique, stable et prospère, j'ai rencontré le chaos. En fait, on a l'impression que plus rien ne fonctionne: la Diète n'a pratiquement plus d'influence, les liens entre cantons se distendent, les conditions économiques sont mauvaises et le chômage à la hausse. Sans compter le long affrontement idéologique qui, dans toute l'Europe, oppose radicaux et conservateurs.

– Est-ce à dire que la question confessionnelle n'est qu'un prétexte?

– Non. On peut effectivement parler de la guerre du Sonderbund comme d'une guerre de religion. C'est peut-être difficile à imaginer de nos jours, mais, sur le coup, la fermeture des écoles tenues par des jésuites a soulevé d'énormes passions. Au travers de cette question, qui a mis le feu aux poudres, ce sont deux conceptions radicalement différentes de la société qui s'affrontent.

– La Suisse inquiète beaucoup ses voisins. Mais ceux-ci évitent d'intervenir directement dans le conflit. Pourquoi?

– Les cantons du Sonderbund entretiennent des liens étroits avec les puissances et ils comptent sur leur intervention militaire. Mais la Grande-Bretagne est très partagée et durant les prémices du conflit, elle mène un jeu subtil pour maintenir le statu quo. Pour les cantons majoritaires, la condition de la réussite, c'est donc la vitesse. Et le génie du général Dufour, c'est de l'avoir parfaitement compris. Plutôt que d'attaquer de front les forces du Sonderbund, il concentre d'abord l'offensive sur Fribourg, qui est isolée. Laissant de côté le Valais, il fonce ensuite vers Lucerne, point névralgique des coalisés. Et lorsque les puissances sont enfin décidées à réagir, il est déjà trop tard.

– Quel bilan peut-on tirer de ces quelques semaines de conflit?

– Sur le plan humain, les pertes sont relativement faibles. On compte une centaine de morts tout au plus. Certes le traumatisme est profond et la haine sociale reste très vivace jusqu'au début du XXe siècle, au moins. Mais la magnanimité du vainqueur et la popularité de Dufour feront beaucoup pour recoller les morceaux. Et puis la Suisse sera l'un des rares pays européens où les acquis des révolutions de 1848 ne seront pas balayés. Alors qu'ailleurs, l'heure est à la restauration, le nouvel Etat fédéral dispose enfin d'une capitale et d'une monnaie unique. Symboliquement, c'est un immense pas qui est franchi: dès lors, on ne trouvera plus grand monde pour remettre en question l'ordre établi à la force des fusils.