Une scène de Song to Song résume ce qu’est aujourd'hui le cinéma de Terrence Malick, ce réalisateur devenu culte pour avoir signé deux grands films dans les années 1970 (Badlands et Les Moissons du ciel) avant de disparaître des radars pendant vingt ans. On y voit Rooney Mara discuter avec Patti Smith. La comédienne incarne Faye, une jeune fille vaguement musicienne qui gagne sa vie en faisant visiter des logements de luxe, tandis que la chanteuse joue son propre rôle.

Alors que Faye évoque un homme qu’elle aime, Patti lui parle de celui qu’elle a épousé en 1980, qui est mort en 1994 et dont elle porte encore l’alliance parce qu’ils n’ont de fait jamais divorcé. Elle ne le nomme pas mais on le sait, il s’agit de Fred «Sonic» Smith, guitariste du MC5, pionnier du punk américain. Voir ainsi le réel s’immiscer dans la fiction provoque quelque chose d’assez vertigineux. Un cinéma du vertige: c’est à cela que ressemblent désormais les longs métrages de Malick, un ermite devenu soudainement stakhanoviste.

Suite à son retour inespéré avec deux films empreints de lyrisme et de poésie malgré leurs histoires intrinsèquement violentes, La Ligne rouge en 1998 et Le Nouveau Monde en 2005, l’Américain a en effet soudainement, sans que l’on sache pourquoi puisqu’il n’accorde jamais d’interview, enchaîné les tournages.

En 2011, il présentait à Cannes The Tree of Life, long métrage élégiaque et sensoriel qui le voyait abandonner toute idée de narration pour se concentrer sur un ressenti global, des émotions souterraines, plutôt que s’appuyer sur une histoire au sens classique du thème. Multiplication des voix off, abondance de musiques diverses, caméra constamment en mouvement, bande sonore accordant autant de place aux bruits environnants qu’aux dialogues: il poussait plus loin encore ses tics, et annonçait dans la foulée le tournage de plusieurs films. Sont ainsi sortis A la merveille en 2012, Knight of Cups en 2015, puis Song to Song cet été, avant Radegund dans quelques mois.

Triangle amoureux

A chaque fois, la même méthode: une direction d’acteurs laissant beaucoup de place à l’improvisation, un scénario flou accumulant les métaphores et donnant beaucoup de place aux monologues intérieurs, une accumulation de rushes, puis un long et éprouvant travail de montage, étape décisive durant laquelle le film prend véritablement corps. Malick aurait ainsi passé près de trois ans à finaliser Song to Song.

Tournée à Austin, chez lui, au Texas, cette huitième fiction (qui fait suite au documentaire Imax Voyage of Time, sur l’origine du monde et les secrets de l’univers) est centrée sur un triangle amoureux composé de Faye et deux hommes. Le premier, BV (Ryan Gosling), est musicien et romantique; le second, Cook (Michael Fassbender), producteur et volage. Ils sont faits pour s’entendre, si ce n’est qu’ils aiment tous les deux Faye. Laquelle va alors papillonner entre les deux mais aussi aimer une femme (Bérénice Marlohe), tandis que Cook séduira une belle serveuse (Natalie Portman) et que BV croira en une possible romance avec une businesswoman (Cate Blanchett).

Résumé comme cela, Song to Song pourrait être un énième épisode d’Amour, gloire et beauté. Mais on l’a dit, la narration est chez Malick une notion toute relative. Ce qui compte ici, ce n’est donc pas ce que font les personnages, mais comment ce qu’ils font est filmé. Et à l’instar de ce qu’il avait fait dans A la merveille et Knight of Cups, le cinéaste met ici en scène un envoûtant ballet de corps qui se croisent, se frôlent et se touchent, sorte de chorégraphie de la geste amoureuse qu’il développe sur une bande-son faisant se côtoyer grands compositeurs classiques (Saint-Saëns, Ravel, Mahler et beaucoup d’autres) et musiques actuelles, de Dylan à Die Antwoord.

Apparaissent même à l’écran, outre Patti Smith, Iggy Pop et Lykke Li, les Black Lips et les Red Hot Chili Peppers. Le film se déroule en effet en partie durant le festival South by Southwest, dont les coulisses deviennent prétexte à faire évoluer des personnages de fiction dans un environnement de documentaire.

Comme la fin d’une trilogie

Song to Song semble fonctionner comme le dernier maillon d’une trilogie démarrée avec A la merveille et Knight of Cups. Les trois titres se répondent étroitement, comme si leurs personnages étaient quelques archétypes que l’on retrouverait sous différentes incarnations. Sentiment renforcé par le fait que Radegund se présente comme un film historique, un biopic de Franz Jägerstätter, objecteur de conscience autrichien opposé à l'Anschluss de 1938 et qui ensuite refusera de se battre pour les nazis durant la Deuxième Guerre mondiale.

Malick est-il en train de fermer une parenthèse? Il se pourrait bien. De quoi potentiellement renouer avec une partie de son public, qui au fil de ses expérimentations formelles s’est détourné d’une œuvre devenue maniériste et parfois absconse, là où elle n’était «que» métaphysique dans sa manière de parler du rapport aux autres, à la nature et au sacré, thèmes centraux de la filmographie d’un auteur en tous points majeur.


Song to Song, de Terrence Malick (Etats-Unis, 2017), avec Rooney Mara, Ryan Gosling, Michael Fassbender, Natalie Portman, Cate Blanchett, 2h09.