Genre: roman
Qui ? Aharon Appelfeld
Titre: Le garçon qui voulait dormir
Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti
Chez qui ? L’Olivier, 297 p.

Comment se construire lorsqu’on a vécu le ghetto, le meurtre de ses parents, les camps de la mort et qu’on se retrouve avec des rescapés sur une plage de Naples? Peut-on ­revenir à la maison? La question, terrible, émouvante, n’est jamais posée frontalement, mais elle hante ce magnifique récit de l’écrivain israélien Aharon ­Appelfeld, lui-même survivant du ­nazisme. Né en 1932 en Europe orientale, de parents juifs germanophones, Appelfeld n’a pas 10 ans quand sa mère est assassinée dans le ghetto de Czernowitz en Bucovine. Séparé de son père, déporté en Transnistrie, il parvient à s’évader tout seul du camp et survit dans la forêt jusqu’à la fin de la guerre.

Ce traumatisme inouï, mais aussi le retour interdit et le déracinement, constitue le thème majeur de l’écrivain. Ses narrateurs sont autant de variations de sa propre expérience, celle d’un peuple entier (voir notamment La Chambre de Mariana (2008), Et la fureur ne s’est pas encore tue (2009), L’Olivier).

Ici, Erwin, le narrateur de ce roman à tonalité initiatique, est très proche de son créateur. Comme lui, il est orphelin habité de souvenirs d’une enfance heureuse, de la lumière éclatante des étés dans les montagnes, chez ses grands-parents. Comme Appelfeld, il va quitter l’Europe pour la Palestine, où l’attend une nouvelle vie. Et l’expérience de la déchirure: partir, c’est se métamorphoser totalement. «Vous allez changer. En trois mois on ne vous reconnaîtra plus. Vous serez grands, robustes et bronzés. La langue se reliera à votre corps pour ne former qu’un.» Efraïm, un agent de la ­Haganah, propose aux jeunes survivants qu’il est chargé de former une issue radicale au désespoir: travailler la terre, la défendre, apprendre l’hébreu, et même changer de nom. En bref, devenir un «juif nouveau».

Erwin, doux et placide, critique aussi grâce à l’éducation paternelle, se lance dans l’aventure sans grande conviction. Rapidement, il a honte, il croit trahir le monde d’où il est issu: ces vivants malheureux, dont certains ressemblent à un oncle ou à une tante, et bien sûr les morts, sa ­famille. De façon un peu surnaturelle, qui donne à ce roman la couleur d’un conte à la Hermann Hesse, Erwin possède un très puissant sommeil: les limbes l’ont enveloppé dès la fin de la guerre, comme une étoffe protectrice, suscitant l’admiration presque religieuse des autres rescapés. La guerre a développé en lui une faculté onirique remarquable, ses rêves le relient avec ses parents tant désirés.

Ainsi en vient-il à mener une double vie: le jour, il casse des cailloux en Judée, tire au fusil, tisse de grandes amitiés avec ses compagnons d’armes, riches eux aussi d’une vie intérieure dense et secrète. La nuit, il converse dans ses rêves avec ses chers disparus. Il tente de les convaincre que oui, on peut cesser de parler sa langue maternelle, on peut changer de nom. Sa mère lui reproche de parler une «langue secrète». Son père dit: «Le nom, c’est l’âme. En changer est ridicule.» Et s’ils le découragent de revenir au pays de l’enfance, «où il n’y a plus rien», ils l’aident à trouver sa voie.

Le jeune Israélien – qui finit par changer de nom et s’appeler Aharon – n’adhère de loin pas à tout dans son nouvel univers. Sa critique du sionisme déshumanisé et collectiviste est aussi celle de son auteur. Mais il y a une chose qui parvient à faire le trait d’union entre sa judéité d’Europe centrale et la proche-orientale, c’est l’hébreu biblique. Aharon copie les textes des heures durant. Il cherche à s’imprégner de leur rugosité, de leur prestance silencieuse. Le voilà riche de nouvelles perspectives. C’est grâce à cette langue qu’il fera revivre le monde disparu, puisque ce dernier lui est physiquement fermé à tout jamais. A suivre son héros qui s’emploie à surmonter ses impasses et à recoller les morceaux de son âme, on perçoit mieux l’immensité de l’énigme qu’Aharon Appelfeld – 79 ans – a passé une vie entière à tenter de résoudre, patiemment, dans une étrange et touchante absence de fureur.

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Aharon Appelfeld

Extrait

«J’ai entreposé mon enfance dans les replis des Carpates où elle attend mon retour»