Exposition

Les songes colorés de Joškin Šiljan

A Renens, la Ferme des Tilleuls propose la première grande exposition consacrée à l’artiste serbe en dehors des Balkans

Inaugurée en 2017 à Renens, située à deux pas de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), la Ferme des Tilleuls s’est volontairement positionnée en marge du circuit de l’art traditionnel, en misant sur la transdisciplinarité, le multiculturalisme et un intérêt affirmé pour les formes les plus singulières de l’art.

C’est une fondation, créée en 2015, qui gère aujourd’hui le lieu. Mais la programmation artistique est également assurée par l’association Un autre regard, dont le photographe Mario Del Curto a été l’instigateur. Le créneau du lieu, c’est la création «en dehors des schémas de pensée et d’action habituels».

Lire aussi:  Le pavé dans la Mère Nature de Mario Del Curto

Dans cette perspective, l’un des projets en cours est l’installation du Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II, une pièce monumentale – pas moins de 36 tonnes de céramique, dix ans de travail quotidien – léguée en 2015 par Danielle Jacqui, artiste niçoise proche de l’art brut. Actuellement stockée dans des containers posés dans la cour de la Ferme, l’œuvre sera enfin visible en 2020, dans une structure conçue par l’architecte Jean-Gilles Décosterd. Une partie de l’œuvre, deux totems d’une dizaine de mètres, sera installée dans les jardins de la Collection de l’art brut de Lausanne, associée au projet.

Monument à la transition

Pour l’heure, les Tilleuls accueillent une exposition de Joškin Šiljan, artiste serbe autodidacte. Présentant des pièces choisies sur une période de plus de vingt-cinq ans, cette monographie est sa première exposition d’envergure hors des Balkans et elle a pour ambition d’éclairer tous les aspects de son travail. L’œuvre de Šiljan se déploie dans le champ de la peinture, et, surtout, dans celui du dessin. Ses compositions denses, colorées, intenses mêlent le texte et l’image, et sont peuplées de personnages souvent inventés, et parfois inspirés directement de l’histoire de l’art.

Šiljan répond volontiers que les couleurs comme les formes lui viennent «spontanément». Mais s’en tenir à ce discours ferait oublier la charge historique et politique très nette de certaines de ses pièces. L’exposition présente, par exemple, un ensemble de dessins réalisés sur d’anciens journaux communistes, datant des années 1950 à 1970, ainsi qu’un portrait de Tito, dont les attributs militaires ont disparu pour laisser la place à un costume glam, rouge à lèvres et lunettes de soleil. Ironie? Nostalgie? Il est difficile de trancher.

D’autres œuvres sont inspirées directement d’un lieu qui fonctionne désormais comme une matrice de son travail, une ancienne usine, aujourd’hui désaffectée, située dans son village de Serbie orientale. Dans ce site, qu’il qualifie de «monument à la transition», il trouve non seulement une inspiration, mais aussi des matériaux de production – un ensemble de dessins réalisés directement sur le rapport financier sont d’ailleurs présentés dans une vitrine.

Au même titre que les anecdotes privées et les fulgurances formelles, la guerre, la désindustrialisation, la fin du socialisme servent ainsi de substrat à cette œuvre mélancolique et singulière.



«Joškin Šiljan – Ecorceur de l’invisible», Ferme des Tilleuls, Renens, jusqu’au 26 avril 2020.

Publicité