Festival

Songes d’une nuit sonore

Toute la semaine, le festival Rêves et Illusions à Genève propose des «sleep concerts» qui vous invitent à dormir sur une bande-son live et minimaliste de 22h30 à 7h du matin

Oreiller: OK. Pyjama: plié. Couverture: empaquetée. Ne manque plus que la brosse à dents pour boucler sa liste mentale et son sac. Départ pour un week-end de camping? Raté. Ce soir, c’est à un concert qu’on va assister… mais d’un genre un peu particulier. Qui ne se vit ni debout ni assis, mais couché. Et endormi.

On appelle ça un sleep concert, et c’est l’expérience que propose le festival Rêves et Illusions, dont la deuxième édition se tient cette semaine à Genève. Tous les soirs jusqu’à vendredi, 30 curieux sont invités à passer la nuit dans une salle du quartier des Charmilles, habituellement dédiée à la danse et réaménagée pour l’occasion. Là, un artiste concoctera, en live et huit heures et demie durant, une performance sonore censée accompagner leurs rêveries en douceur. Le tout pour 25 francs par personne, petit-déjeuner compris.

Guide inconscient

Arrivés en avance pour notre session Morphée, on découvre ce temple du sommeil éphémère, tubes aériens, bougies LED, ambiance bleu rosé. Et on en profite pour rencontrer les cerveaux du projet: trois papillons de nuit genevois, Léonard, Rémi et Nicolas, qui organisent depuis quatre ans des événements culturels alternatifs au bout du lac avec leur association Bamba triste.

L’idée du sleep concert remonte à la découverte chez un disquaire d’un album de Robert Rich, compositeur américain de musique ambient qui organisait, dans les années 1980 déjà, des nuits sonores à San Francisco. «Un jour, on a eu accès à une salle pendant une semaine alors on a tenté le coup, raconte Léonard. On est les seuls à proposer le concept sous forme de festival, et non d’une unique nuit.»

Sommeil plus léger

C’était en 2016 et la Fonderie Kugler fait le plein de dormeurs tous les soirs. Visiblement, les Genevois sont ravis du voyage et presque tous s’endorment comme des charmes. Mais dans ce cas, ne rate-t-on pas le spectacle, justement?

Non, car le cerveau au repos reste perméable, répond Léonard: «Du fait qu’on n’est pas chez soi, qu’il y a du mouvement, des toussotements, notre sommeil est plus léger. Alors dans ces moments-là, la musique a un rôle de guide inconscient.» Le but: offrir un moment de détente sensoriel et immersif, «un peu comme à la fin d’un cours de yoga, quand on est sur le dos et qu’on écoute de la musique plus douce. Sauf que là, ça dure des heures», sourit Nicolas.

Au fil des cycles

Si, en 2016, le trio peine à trouver des artistes que la perspective d’une nuit blanche enchante, cette fois, ils se sont bousculés pour participer. Ce sont donc cinq performeurs différents qui proposeront chaque soir du festival une composition originale. Et si tous se basent sur la musique «drone», genre minimaliste fait de longues plages lentes et répétitives, chacun la colorera de sa touche, plus ou moins mélodique, hypnotique ou vaporeuse.

Lundi soir, le marchand de sable s’appelle Daniel Maszkowicz. Cet ingénieur et compositeur est surtout un passionné du son et de ses complexités – au point d’enregistrer, alors qu’il travaillait au CERN, le ronron des machines et équipements rencontrés dans ses sous-sols.

J’aimerais que les gens se sentent suffisamment en confiance pour s’endormir. C’est une grosse responsabilité

Daniel Maszkowicz, ingénieur et compositeur, aux commandes lundi soir

Au cours de ses expérimentations avec des générateurs, Daniel Maszkowicz découvre le pouvoir des fréquences du son – le nombre de vibrations par seconde –, dont les variations induiraient différents états chez l’auditeur. La performance, Cosmic Sleep, vise à aligner les fréquences sonores et les cycles successifs du sommeil. «J’essaie de suivre le rythme, en partant de quelque chose de stimulant et en ralentissant peu à peu.»

Cosmic Sleep se veut aussi «binaural», c’est-à-dire que les haut-parleurs, répartis aux quatre coins de la salle, diffusent tous quelque chose de différent pour donner un sentiment de spatialité. Alors, sûr de sa berceuse, l’artiste? «Chacun réagit différemment aux sons parce qu’ils nous ramènent à nos souvenirs et donc à certaines émotions, relativise Daniel Maszkowicz. J’aimerais que les gens se sentent suffisamment en confiance pour s’endormir. C’est une grosse responsabilité.»

Bruissements et hululements

22h30 sonne le début de la traversée. Après un dernier passage au bar à tisanes – ou un massage thaï pour d’autres –, on s’installe sur un matelas dans une brume légère d’huiles essentielles. Si l’ambiance se veut conviviale, quelque part entre le spa et la pyjama party, partager sa nuit avec de parfaits inconnus reste plutôt intimidant.

Alors, quand les premières ondes emplissent la pièce, grondements de machine à laver extraterrestre, difficile de ne pas sentir la présence de ses voisins, pourtant formidablement calmes tout à coup. Difficile aussi de déconnecter, de mettre son esprit sur pause, de se laisser envahir par ces vagues de bruit ininterrompues sans qu’elles deviennent trop obsédantes.

Une voisine se tourne et se retourne dans des bruissements de sac de couchage. C’est bizarrement rassurant. Et puis, peu à peu, le roulement mécanique se fait vent, bruissements nocturnes et hululements. On se sent en phase avec cette bande-son plus organique, comme avec les respirations profondes de nos compagnons de transe. Commence une nuit à la fois étrange et paisible.

Comme une marque d’oreiller

Au réveil, impossible de dire quand le sommeil a pris et pour combien de temps. Souvenirs d’un intermède aquatique sur lequel on s’est laissé flotter en semi-conscience, et d’un rêve sans importance. La voisine se frotte les yeux, visiblement éprouvée, tandis que les autres émergent lentement, un peu abasourdis.

Certes, je pense pouvoir dire qu’on dort moins bien dans un sleep concert que dans son lit. Mais comme une marque d’oreiller tenace, on est imprégné du sentiment d’avoir vécu un moment intime, suspendu, surréaliste. Et donné à la nuit une texture nouvelle.

Dans le hall, une dormeuse glisse qu’elle a adoré l’expérience. Et rajoute, avant d’enfourcher son vélo dans la pénombre du petit matin: «J’en ferais bien une deuxième.»


Rêves et Illusions. Locaux de Projet H107, 21 av. des Tilleuls (GE). Les nuits des 24, 25 et 26 octobre, de 22h30 à 7h. Inscriptions: revesetillusions@gmail.com

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